02.06.2009

Arctique: cartographie d’un butin très convoité

Arctique: cartographie d’un butin très convoité

NOUVELOBS.COM | 18.05.2009 | 18:41

Un atlas géologique de l’Arctique compilé par des géologues canadiens détaille les richesses très convoitées du sous-sol de cette région, notamment de la zone internationale que les pays riverains se disputent.

Des chercheurs canadiens ont réalisé le premier atlas géologique complet de l’Arctique. Un projet rendu possible par la coopération de sept pays, qui détaille à travers plus d’un millier de cartes les caractéristiques géologiques du pôle nord. Les géologues Marc St-Onge et Christopher Harrison, de la Commission géologique du Canada (organisme public rattaché à Ressources Naturelles Canada), ont piloté ce projet pendant deux ans et l’ont récemment présenté à des parlementaires canadiens.

Jusqu’à présent, il fallait passer d’un atlas canadien à un atlas russe, norvégien ou danois pour avoir une vision complète, mais sans unité de représentation ou même d’information, ont expliqué les géologues. Pour combler ce manque, ils ont compilé des données recueillies par tous les moyens : navire brise-glace, expéditions au pôle, satellites, sismologie, etc. Les données ont été fournies par la Russie, le Canada, les États-Unis, le Danemark, la Finlande, la Suède et la Norvège.

Achevé en novembre 2008, cet atlas de l’Arctique a d’abord été présenté lors de conférences organisées par l’industrie minière, a précisé Marc St-Onge à CBC News. «Je ne doute pas que cette industrie attend l’été prochain et le suivant pour mener des tests» a confié le géologue à ce média canadien.

De fait, l’atlas est une mine d’information pour tous ceux qui projettent l’exploitation des richesses du sous-sol de l’Arctique : pétrole, gaz mais aussi métaux précieux ou diamants.. Tout est là pour aiguiser les appétits. Même si ces richesses sont difficiles et coûteuses à extraire, les pays bordant l’Arctique ne cachent pas leur convoitise. Le recul de l’étendue des glaces de mer pendant l’été (qui a perdu environ 25% depuis les années 80) sous l’effet du réchauffement climatique, offre d’alléchantes perspectives pour l’exploitation de cette région.

La bataille pour la souveraineté sur la zone internationale de l’Arctique est donc relancée. En plantant un drapeau à 4.200 mètres de fond sur la ride de Lomonossov en 2007, Moscou avait provoqué la colère des Etats voisins. Cette ride, une chaîne de volcans sous-marins qui s’étend de la côte sibérienne au pôle nord, est l’un des points stratégiques revendiqués par les Russes. (lire L'Arctique attise les passions)

D’après le nouvel atlas géologique, la ride de Lomonossov serait une prolongation du plateau continental canadien, contrairement à ce que prétend la Russie. Interrogé par les parlementaires de son pays, Marc St-Onge s’est cependant bien gardé de trancher cette délicate question diplomatique, renvoyant à la nécessité d’approfondir la connaissance du terrain…

En attendant, la bataille se livre devant l’Autorité internationale des fonds marins (lire A la conquête du plateau continental). Elle examine les dossiers déposés par les Etats pour demander l’extension de leur plateau continental, une limite qui sert à définir les zones économiques exclusives de chaque Etat côtier. Le Canada a jusqu’à 2013 pour déposer son dossier.

Cécile Dumas
Sciences-et-Avenir.com
18/05/09

L'Arctique attise les passions


De nouveaux satellites russes, des navires de cartographie canadiens et américains, des moyens aéroportés danois..., on se bouscule pour prendre pied dans la zone internationale arctique. Mais quelles en sont les vraies richesses ?

Son nom sonne comme une expédition polaire, avec aventuriers et chiens de traîneaux. Mais pour les Russes, qui avaient déjà donné cette appellation à une classe de leurs brise-glace nucléaires, Arktika est désormais le nom d'une mission spatiale dédiée à la surveillance de l'Arctique. Cinq satellites partiront d'ici à 2012 pour ausculter la calotte polaire. Placés en orbite très elliptique, ils pourront se rapprocher jusqu'à 1000 kilomètres des glaces, nettement plus près que les autres engins d'observation situés en orbite géostationnaire, à 36 0000 km au-dessus de l'équateur. Au programme : la classique transmission des communications radio, mais aussi la mesure de l'étendue de la banquise, la surveillance du trafic maritime, et surtout, la localisation des ressources en gaz, pétrole ou encore nodules polymétalliques qui gisent sous l'océan gelé...
Pour l'heure, Moscou n'a pas dévoilé les moyens techniques mis en oeuvre pour ce dernier objectif. Une observation de la surface en haute résolution, grâce à l'hyperspectromètre d'Arktika, pourrait aussi permettre de détecter les petites quantités d'hydrocarbures qui remontent toujours naturellement à la surface. Ils sont les premiers indices d'une nappe de pétrole. Enfin, «un satellite altimétrique permet aussi de localiser les zones de fractures océaniques où les sources hydrothermales déposent des sulfures ou du cobalt», indique Philippe Saget, géologue à l'Ifremer (voir Sciences et Avenir n° 737, juillet 2008).

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Les Russes ne sont d'ailleurs pas les seuls à vouloir acquérir une connaissance approfondie du terrain polaire. Les Canadiens ont adopté à la fin de l'été 2008 un programme de cartographie détaillée sur cinq ans. Coût annoncé de l'opération : 100 millions de dollars (environ 74 millions d'euros). Les Etats-Unis et le Danemark (le Groenland dépend de ce dernier pays) ont dépêché au même moment des expéditions scientifiques dans la région.
A l'origine de cet emballement, une bombe larguée en septembre dernier sous la forme d'un rapport par l'Institut géologique des Etats-Unis (USGS). D'après cette institution de référence, un gigantesque trésor dormirait sous les eaux glacées de l'Arctique, au-delà du cercle polaire. Pensez : 90 milliards de barils de pétrole, soit 13% des réserves mondiales ! Auxquels il faudrait ajouter 30% des ressources connues en gaz naturel et 20% de celles en gaz naturel liquide. Cette impressionnante estimation a bien sûr aiguisé les appétits de tous les Etats frontaliers de l'Arctique. L'Institut a pourtant précisé que, dans 84% des cas, l'exploitation de ces ressources nécessitera l'installation de plates-formes de forage en mer... Autrement dit, si le trésor est bien là, il faudra payer très cher pour l'extraire. Mais cela ne décourage pas les Etats dont les compagnies sont prêtes à investir des sommes faramineuses pour prospecter et localiser coûte que coûte les éventuels gisements. Car même si l'exploitation se révèle coûteuse, ces sociétés raisonnent dans le contexte futur de la raréfaction des énergies fossiles, et donc de prix de ventes plus élevés qu'aujourd'hui.
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Dans cette course au trésor, chacun surveille deux fronts. Son propre territoire national tout d'abord : peu prospectées car habituellement englacées, ces zones pourraient devenir plus accessibles avec le réchauffement climatique, les glaces d'été ayant perdu 27% de leur surface de 1982 à 2007. Mais l'attention se porte aussi sur le centre de l'océan Arctique, une zone internationale placée sous la juridiction de l'Autorité internationale des fonds marins, et dont chacun désormais réclame une portion... Et c'est là que la bataille fait rage (voir carte ci-dessous).
Depuis 1982, les limites maritimes d'un Etat côtier sont définies par la convention des Nations unies sur le droit de la mer signée à Montego Bay (Jamaïque) : elle détermine une zone économique exclusive (ZEE), à l'intérieur de laquelle le pays peut exploiter les richesses halieutiques, celles des fonds marins et du sous-sol. Cette limite est fixée à 200 milles nautiques (370 km) au-delà de la ligne côtière (voir le schéma p. 84). «Cette zone recouvre habituellement le plateau continental, explique Richard Meese, avocat international spécialisé dans le droit de la mer. Mais après avoir ratifié la convention de Montego Bay, les Etats disposent de dix ans pour déposer une demande d'extension de leur plateau continental au-delà des 200 milles de la ligne côtière, à condition de démontrer qu'il s'étend au-delà.» Avec la fonte des glaces et la promesse d'un accès facilité, tous les Etats de la région cherchent donc désormais à démontrer par tous les moyens possibles que leur plateau continental dépasse bien les 200 milles conventionnels ! La situation est d'autant plus compliquée que la notion de plateau continental est à géométrie variable : comme tout terme scientifique, sa définition évolue au fur et à mesure des progrès de la géologie sous-marine... sans que la législation qui l'utilise adopte pour autant les nouvelles données (voir l'encadré ci-dessus). «Les Etats doivent aujourd'hui apporter la preuve scientifique que la partie immergée qu'ils revendiquent possède les mêmes caractéristiques géologiques que leur territoire continental», précise Walter Roest, chercheur à l'Ifremer, à Brest. Une possibilité est donc d'analyser la croûte, cette partie supérieure et rigide de la lithosphère terrestre, différente au niveau des continents et des océans. En effet, la croûte continentale est épaisse de plusieurs dizaines de kilomètres et est composée de roches riches en silice, comme les granites. Son homologue océanique ne lui ressemble pas du tout : elle ne dépasse pas 5 à 7 kilomètres d'épaisseur. Faite de roches basaltiques, elle est aussi plus dense : 3g/cm3 au lieu de 2,7 g/cm3. A priori pas de confusion possible à condition d'effectuer des mesures...
La situation s'est envenimée dès 2001, soit à peine quelques années après la ratification de la convention de Montego Bay, lorsque la Russie a déposé un recours devant les Nations unies pour revendiquer toute la région qui s'étend depuis ses côtes jusqu'au pôle Nord, soit une grande partie de la zone internationale. Le nerf de sa guerre géologique et stratégique s'appelle la ride de Lomonossov - aussi appelée dorsale de Lomonossov. Cette chaîne de volcans sous- marins court des côtes sibériennes jusqu'au pôle Nord géographique. Depuis 2001, les cartes russes représentent la région alentour comme un plateau continental national. En 2007, Moscou a même envoyé un bathyscaphe à 4200 mètres de fond pour y planter symboliquement le drapeau national. L'incident a suscité la colère des autres pays riverains, et déclenché un afflux soudain de navires océanographiques. Une expédition scientifique danoise s'est rendue sur place tandis qu'Américains et Canadiens lançaient leur vaste campagne de cartographie.
La Russie a finalement vu sa demande rejetée en 2002, par la convention des Nations unies pour le droit de la mer. Mais cela ne l'empêche pas, on l'a vu, de poursuivre ses investigations en lançant une mission spatiale de surveillance. Et elle n'abandonne pas ses revendications. Avec des arguments certains : «Géologiquement, la ride de Lomonossov est bien de nature continentale, affirme Walter Roest, qui a travaillé des années pour le compte de Ressources naturelles Canada, avant d'intégrer l'Ifremer. Certains l'ont improprement désignée par dorsale, ce qui induit en erreur.» Car à la surface du globe, continents et océans forment des plaques tectoniques en mouvement les unes par rapport aux autres. Aux frontières ont lieu tremblements de terre et activité volcanique, et les dorsales sont des régions où se forme en permanence la toute jeune croûte océanique. «Les mesures que j'ai pu suivre dans les années 1980 indiquaient bien que la région active, là où se forme la croûte océanique, est située bien plus à l'est, au niveau de la ride de Gakkel, se souvient-il (voir carte p. 83). La ride de Lomonossov est bien de nature continentale et par conséquent elle constitue bien un prolongement naturel...»
Les arguments de la Russie seront-ils pour autant acceptés ? Rien n'est moins sûr, car les études censées contrer leurs arguments battent leur plein. En mars, Danois et Canadiens ont décidé d'employer des gravi-mètres aéroportés pour sonder eux aussi les limites de leur plateau continental. Le but étant de déposer un recours. Mais attention : même si leur dossier était reçu positivement, les Etats n'auraient aucune obligation d'appliquer les décisions de la commission qui administre la convention des droits de la mer... «La juridiction est si complexe qu'elle ne peut qu'engendrer des conflits larvés», estime Richard Meese. Et si l'enjeu de l'Arctique était ailleurs ? Le rapport de l'USGS qui place jusqu'à 30% des réserves mondiales d'hydrocarbures au pôle Nord est en effet jugé trop optimiste par certains experts pétroliers. «Le pétrole se forme à partir de l'enfouissement des matériaux organiques lors de processus de sédimentation, estime Yves Mathieu, géologue à l'Institut français du pétrole (IFP). Or, il n'y a aucun bassin sédimentaire à cet endroit. Contrairement à ce que dit l'USGS, les territoires situés au-delà du cercle polaire renferment à peine 10% des richesses et elles se situent à 98% dans les territoires qui font déjà partie des Etats.» La zone internationale serait-elle convoitée par tous pour rien ? Pour expliquer l'estimation très optimiste de l'USGS, il faut revenir à la classification des différents types de ressources. «Dans le jargon des pétroliers, il y en a trois, détaille Yves Matthieu. Il y a d'abord les ressources prouvées, puis les probables et enfin les possibles, trois adjectifs en «p» ! Le «prouvé», c'est ce qui est directement exploitable au coût du marché. Au-delà, c'est tout à fait hypothétique... Le rapport de l'USGS tient compte de l'ensemble «prouvé, probable, possible» et est donc très optimiste !»
Les Etats riverains de l'Arctique savent que l'exploitation des hydrocarbures probables et possibles nécessitera des moyens de très grande envergure : brise-glace, forage complexe, etc. «Cela mettra ce pétrole à un prix trop élevé. Mais cette estimation optimiste est un moyen d'inciter les grandes compagnies, les seules capables de déployer de tels moyens, à prospecter», rappelle Yves Mathieu. Et de légitimer ainsi leur présence sur place. Un autre argument se fait également entendre outre-Atlantique : «le rapport de l'USGS pousse le Congrès américain à continuer à investir dans la connaissance fine du terrain, malgré le changement de gouvernement», avance Joël Plouffe, chercheur à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l'université de Québec à Montréal. Aujourd'hui, la Russie est toute-puissante dans la région : c'est le seul Etat qui, avec le 50 Let Pobedy, possède un brise-glace à propulsion nucléaire. Elle peut ainsi accéder efficacement à tout l'océan Arctique, ce qui lui donne une puissance militaire, scientifique et civile.» Pour les Américains, affirmer une présence sur place serait une façon de contrer ce monopole. Quant aux Canadiens, leur brise-glace polaire - non nucléaire mais doté d'un puissant moteur Diesel - ne sera disponible qu'en 2019...

Le brise-glace nucléaire russe «Yamal» est l'un des navires les plus puissants du monde, capable de naviguer dans tout l'océan Arctique. Il est aujourd'hui utilisé comme bateau de croisière à travers la zone internationale convoitée par tous les pays riverains. Selon une étude de l'Institut géologique américain, le sous-sol serait riche en hydrocarbures. De plus avec la fonte des glaces, le contrôle des routes maritimes sera un nouvel enjeu.

La définition du plateau continental divise

Scientifiques et juristes ne donnent pas la même définition du plateau continental, qui se situe entre le continent et l'océan. Pour comprendre, il faut s'imaginer sur une plage : une légère pente immergée mène à un vaste plateau - le fameux plateau continental - qui se termine par un talus abrupt à partir duquel l'eau atteint la profondeur des fonds marins. Les géologues appellent l'ensemble (plateau plus talus) la marge continentale. Le plateau n'en constitue donc qu'une partie. Or les juristes désignent du nom de plateau toute la marge continentale. Une raison de cette divergence est que des recherches, menées voici une vingtaine d'années par les géologues, ont montré que la morphologie de la marge continentale et les caractéristiques chimiques et géologiques des roches du talus continental peuvent être plus complexes qu'initialement prévu. Ce dont les juristes ne tiennent pas compte.

En août 2007, Moscou a planté son drapeau à 4200 m de fond

Pour en savoir plus

@ Le site de l'Agence géologique des Etats-Unis : http://energy.usgs.gov/arctic/

Le site des expéditions de reconnaissance canadiennes et danoises en Arctique : www.canada.com/Danish+ Canadian+scientists+Arctic+ Ocean/1398916/story.html

«Il faut écouter les pays riverains»

A 78 ans, Michel Rocard devient ambassadeur français sur les questions polaires.

«Améliorer la sécuritémaritime et l'exploitation des ressources halieutiques» : voilà les deux objectifs prioritaires de Michel Rocard, qui est devenu à 78 ans ambassadeur de France chargé des négociations internationales sur les questions polaires. «Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, deux voies navigables circumpolaires se sont ouvertes qui permettent d'économiser du temps et du carburant dans les routes maritimes, mais cela augmente le risque de marée noire, de pollution, d'actes de piraterie... Il y a donc une obligation mondiale de trouver une meilleure gouvernance», a-t-il déclaré lors de sa conférence de presse du 30 mars. «Bien sûr, la vraie finalité de ma nomination est la défense de l'environnement, reconnaît-il, mais il faut d'abord écouter les pays riverains sur le sujet.» Justement, ils sont au nombre de cinq : le Canada, les Etats-Unis, la Russie, la Norvège et le Danemark, par l'intermédiaire du Groenland. «C'est par ce dernier pays que l'Europe et donc la France se trouvent impliquées.»
Quant à connaître sa démarche pour trouver cette «gouvernance» et s'imposer auprès des pays riverains, il faudra encore patienter : «Je ne vous raconterai pas ma stratégie, je me garderai de lancer une procédure avant de discuter avec nos partenaires», a-t-il affirmé. L'ancien Premier ministre suit le dossier polaire depuis vingt ans. Il a été - avec son homologue australien de l'époque - un des artisans du protocole de l'Antarctique, qui a fait du pôle Sud une réserve naturelle consacrée à la paix et à la science. Mais si l'Antarctique, une terre surmontée de glace, et l'Arctique, un océan en grande partie gelé, sont tous les deux à l'avant-poste du réchauffement, la comparaison s'arrête là. Parce qu'il s'agit d'une région habitée, «le dossier de l'Arctique comporte d'extraordinaires difficultés».
Michel Rocard avait créé un groupe de travail parlementaire sur les questions arctiques. A ce titre, il a été sollicité par les scientifiques de l'association Le cercle polaire. «J'ai accepté ce poste car j'avais le sentiment que j'étais le seul parlementaire à m'être occupé des questions polaires.».

Azar Khalatbari
Sciences et Avenir

A la conquête du plateau continental


Comme de nombreux autres pays, la France scrute le fond des océans pour pouvoir revendiquer de nouvelles zones en continuité de son plateau continental.

Un million de kilomètres carrés : c’est la superficie du domaine sous-marin que la France s’apprête à revendiquer d’ici à 2009. Soit l’équivalent de presque deux fois sa superficie terrestre. Nulle guerre de conquête ne sous-tend cette volonté d’agrandir notre territoire, mais un nouveau cadre juridique qui autorise les Etats à étendre leur souveraineté au plateau continental bordant leurs côtes.

C’est en 1982 que s’est écrit ce nouveau chapitre du droit maritime, lors de la Convention sur le droit de la mer organisée à Montego Bay, en Jamaïque. Auparavant «  le droit de liberté a prévalu durant des siècles sur la mer, au-delà d’une bande côtière où l’Etat exerçait sa souveraineté pour se protéger contre un éventuel ennemi , explique Jean-Pierre Beurier, directeur du Centre de droit maritime et océanique de Nantes. Les choses se sont compliquées tandis que se développaient les technologies permettant d’aller de plus en plus loin en mer. Parallèlement, les Etats ont voulu repousser leurs compétences vers le large  ». Dans les années 1950, les Etats-Unis reven-diquent ainsi des droits sur les ressources minérales de leur plateau continental, son énorme potentiel en pétrole off-shore étant déjà connu des géologues. D’autres revendications et querelles entre divers pays ont obligé à revoir le droit.
La nouvelle convention, entrée en application en 1994, a défini les limites et les statuts des différentes zones sur lesquelles s’exerce l’autorité des Etats riverains. Et notamment ceux des ZEE (zones économiques exclusives), qui octroient au pays côtier la priorité pour exploiter les ressources maritimes au-delà de la mer territoriale et dans la limite de 200 milles, soit 370 km au-delà des lignes de base (voir schéma ci-dessus) . La plupart du temps, cette li-mite englobe largement le plateau continental. Mais un certain nombre d’Etats (le Canada et la France notamment) disposent d’un plateau qui s’étend bien au-delà, et qu’ils voudraient pouvoir exploiter. Ils ont donc réclamé un cadre juridique les autorisant à étendre leur domaine maritime jusqu’à la limite de leur plateau.

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Concrètement, un plateau continental est la partie immergée du socle continental, «  une prolongation naturelle de la masse terrestre  », explique Walter Roest, chercheur en géo-sciences marines à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Au-delà, commence le plancher océanique, d’une tout autre nature géologique.

Mais qui sait où débute l’un et où finit l’autre ? Pour revendiquer ces vastes territoires invisibles sous les flots, « il faut d’abord démontrer que la masse sous-marine concernée était auparavant continentale : aujourd’hui elle est sous l’eau, mais, à l’origine, elle représentait un morceau émergé du continent », poursuit Walter Roest. Ce prolongement immergé doit être constitué de roches sédimentaires caractéristiques d’une géologie terrestre et non océanique. C’est le cas, par exemple, lorsque des fleuves puissants ont charrié des sédiments loin dans l’océan, pendant des millénaires. Il faut aussi que le plateau ait au moins un mètre d’épaisseur de sédiments pour pouvoir être réclamé.

La ruée vers de nouvelles frontières est donc avant tout une aventure scientifique. Il faut en effet cartographier les zones potentielles, les sonder grâce à des études bathymétriques et sismiques, déterminer leur composition pour retracer leur histoire géologique. Depuis 2003, les navires océanographiques de l’Ifremer arpentent ainsi les océans du globe au large des possessions françaises, départements et territoires d’outre-mer, en quête d’indices géologiques. Ils viennent s’ajouter aux cartographies et études déjà réalisées par l’Ifremer, mais aussi par l’Institut français du pétrole et les services océanographiques militaires. De quoi établir des frontières maritimes plus précises.
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Ainsi « la présence de granite – une roche typiquement continentale – au large de l’Irlande a aidé à la délimitation de notre plateau en mer Celtique », remarque Walter Roest, en charge du programme français Extraplac d’extension du plateau continental. Une fois les preuves géologiques réunies dans cette région déjà bien documentée, la France a pu déposer, en mai 2006, une première demande d’extension du plateau continental dans le golfe de Gascogne. Une gageure, puisque cette zone est un point de friction notoire entre la France, l’Irlande, l’Espagne et le Royaume-Uni. Pour contourner le problème, les quatre pays ont déposé auprès des Nations unies une demande d’extension commune qui s’étend de la mer Celtique à la baie de Biscaye, soit une zone d’environ 80 000 km 2. . Quitte à s’écharper plus tard, pour la partager, dans les salons feutrés des ministères.

Mais ce n’est là qu’une première étape pour la vaste nation maritime qu’est notre pays : grâce aux « confettis de l’empire » disséminés dans quatre océans, il est d’ores et déjà au 2 e rang mondial en termes de superficie maritime, avec près de 11 millions de km 2 , et 18 000 kilomètres de côtes ! Les responsables du programme Extraplac ont encore identifié 14 zones potentielles d’extension, de Saint-Pierre-et-Miquelon aux Ker-guelen (voir la carte p. 56) . «  Quatorze zones très diffé-rentes, qui n’ont ni la même surface, ni le même intérêt , constate Walter Roest. Il est impossible de déposer des dossiers pour chacune.  »
De fait, le temps nous est compté. Après avoir ratifié le traité de Montego Bay, chaque pays dispose de dix ans pour étayer ses dossiers de revendication. La France l’ayant signé en 1996, nous aurions dû être fin prêts en 2006. Hélas ! nul financement n’a été inscrit aux budgets de l’Etat avant 2002. Et les campagnes en mer n’ont débuté qu’en 2003. Heureusement, une deuxième chance a été offerte aux retardataires, qui ont désormais jusqu’au 13 mai 2009 pour déposer leurs dossiers auprès de la commission mise en place par les Nations unies*. «  Nous nous y sommes pris bien trop tard , note avec amertume Jean-François Bourillet, géologue à l’Ifremer. La France a une grande façade maritime, mais elle ne l’assume pas. Il manque 10 à 20 % du budget de fonctionnement par an pour ce programme, et nous devons faire appel aux entreprises privées, telles que Total, avec qui nous avons établi une véritable collaboration scientifique. »

Pourquoi un tel désintérêt politique ? « C’est une question de priorité. Un gouvernement donne sa préférence aux projets valorisables à court terme, analyse Walter Roest. Là, il s’agit de s’approprier des zones dont on ne connaît pas les ressources potentielles. C’est loin, et peu rentable dans l’immédiat. Mais si nous ne déposons pas de revendication avant 2009, nous aurons laissé passer une opportunit酠»

Pour rattraper le temps perdu, la France met 2,5 millions d’euros par an dans le programme Extraplac avec l’Ifremer. Faute de temps, quatre zones ont été définies comme prioritaires : le secteur Ouest-Iroise (golfe de Gascogne), la Guyane, la Nouvelle-Calédonie et… les Kerguelen Cet archipel de l’océan Indien austral est en effet la partie émergée d’un très grand plateau continental, qui nous permettrait d’augmenter nos territoires sous-marins de 500 000 km 2 , soit presque l’équivalent de la métropole. Le golfe de Gascogne offre, lui, «  un petit espoir de trouver des hydrocarbures , souligne Walter Roest. Comme la Guyane et la Nouvelle-Calédonie, où l’on espère aussi des hydrates de gaz . »

Car derrière les recherches scientifiques et les revendications, il y a l’espoir de mettre la main sur des trésors de richesses énergétiques (pétrole, gaz naturel, hydrates de méthane…) ou minières (nodules polymétalliques, encroûtements cobaltifères, cuivre, or, argent…). Autant de ressources qui sont souvent enfouies à de très grandes profondeurs, et donc non accessibles aux technologies actuelles ou peu rentables économiquement. Mais qui peut prévoir l’avenir ? Les Américains estiment à 1300 milliards de dollars (1007 milliards d’euros) la valeur des ressources qu’ils pourraient se voir attribuer. Reste que le recensement de ces filons est loin d’être terminé : les recherches océanographiques effectuées pour délimiter les plateaux continentaux ne permettent pas encore de les cartographier ni de les quantifier.

A côté de cet appât économique, se profilent aussi des ambitions géostratégiques. En étendant son territoire maritime, un Etat côtier étend sa juridiction nationale et renforce sa position. Et chacun de surveiller les appétits territoriaux de ses voisins… Si, par exemple, la France ne revendique pas le plateau continental de la Nouvelle-Calédonie, celui-ci tombera probablement dans l’escarcelle de l’Australie, ce territoire français étant enclavé sur son plateau. C’est aussi le cas pour Saint-Pierre-et-Miquelon, ancré sur le plateau continental du Canada. Les points de friction apparaissent dès lors qu’il y a moins de 400 miles nautiques (740 km) – soit deux ZEE complètes – entre deux pays. Le problème de l’île française de Clipperton, noyée dans le Pacifique Nord loin de tout voisin, devrait être beaucoup plus simple, même si elle attise la convoitise du Mexique situé à... 3000 km.
Attention : « S’il y a des disputes sur certaines zones, la commission a décidé de ne pas examiner les dossiers, constate Walter Roest . Du coup, il faut s’arranger avec ses voisins avant de revendiquer, comme nous l’avons fait autour du golfe de Gascogne. » La même démarche devrait aboutir à une alliance avec l’Australie autour de la Nouvelle-Calédonie. Ailleurs, la situation peut s’envenimer. Car autour de ces délimitations maritimes, souvent floues, se jouent des bras de fer géopolitiques. Les conflits territoriaux se multiplient notamment dans le bassin des Caraïbes ou en mer de Chine, où les pays riverains interdisent souvent à leurs concurrents de mener des missions océanographiques…

Aujourd’hui, une cinquantaine d’Etats maritimes signataires de la convention sont susceptibles de déposer des demandes : Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, Inde, Indonésie, Chili, Argentine, Brésil… L’Australie, qui a mis en place des moyens financiers dès le lendemain de la ratification du traité, en 1994, a déjà présenté ses requêtes. De même le Brésil et la Russie. Les Etats-Unis n’ont pas encore ratifié l’accord mais ont déjà largement cartographié et sondé leurs côtes. «  Il est probable qu’ils seront en mesure de déposer des dossiers au moment où ils ratifieront la convention  », souligne Walter Roest.

Au-delà des plateaux continentaux et des juridictions nationales, s’ouvre l’océan libre, dont le sol et le sous-sol ont été reconnus
patrimoine commun de l’humanité par la convention de Montego Bay. Il s’agissait d’établir une limite aux ambitions des Etats côtiers industrialisés et d’éviter qu’ils ne découpent à leur profit l’espace océanique mondial. Une autorité internationale des fonds marins a été installée à Kingston, en Jamaïque, avec pour mission de gérer ce patrimoine commun, d’accorder d’éventuels permis miniers d’exploitation et de préserver l’environnement marin. Surtout, elle est chargée de collecter les royalties que les Etats côtiers devront verser, à hauteur de 7 % de la valeur de la production annuelle, après 12 ans d’exploitation du plateau continental. Ces sommes seront redistribuées aux pays en voie de développement et aux Etats dépourvus d’accès à la mer. Afin que nul ne soit exclu du nouveau Grand Jeu bleu

* La commission des limites du plateau continental (CLPC), mise en place par les Nations unies, est composée de 21 membres issus de tous les continents. Parmi eux, 7 experts scientifiques (géophysiciens, hydrographes, sédimentologues, géographe, etc.) sont chargés d’étudier les dossiers déposés.

Sylvie Rouat
Sciences et Avenir

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