02.11.2009

Suicides au travail:

Suicides au travail: «Ce qui tue les gens, c’est l’absence de solidarité»

02/10/2009 14:08 JOURNAL DE L ENVIRONNEMENT
Au-delà de l’indignation qu’ils suscitent, que révèlent les suicides au travail? S’agit-il d’un phénomène nouveau? Quelles sont les racines de la souffrance? Christophe Dejours, professeur titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au Cnam (1) et auteur de l’ouvrage «Suicide et travail: que faire?» (2) répond. Il s’insurge contre l’inaction des entreprises et leur communication dangereuse.

Le traitement médiatique de la série de suicides survenus chez France Telecom vous paraît-il exagéré?

Non, car les médias ont longtemps fait l’impasse sur la question des suicides au travail. Le sujet était déjà apparu en 2007 suite aux drames survenus chez Renault et Peugeot, mais cette fois-ci, la réaction des médias a été plus forte. L’autre signe positif est l’émergence d’un débat sur ce qui est en cause dans le travail.

En revanche, certains médias participent à la banalisation des suicides en reprenant les arguments des entreprises sur la relativisation des taux de suicides, par exemple. Or, ce n’est pas le nombre qui est important, un seul suicide suffit! Se donner la mort sur son lieu de travail ou à cause de son travail traduit un cri de désespoir. Chacun est ensuite libre d’y réagir ou pas.

Quid de l’expression «mode des suicides» employé par le PDG de France Telecom?

L’emploi de ce mot est inacceptable. C’est accablant pour les employés, car cela présente le suicide comme quelque chose d’ordinaire. Chacun s’interroge: est-ce cela va m’arriver aussi? L’idée d’une «contagion» des suicides est d’ailleurs fausse. De tels phénomènes ne se rencontrent que chez les adolescents et dans les sectes. Il est néanmoins clair que le suicide de l’un peut aggraver la détresse d’un autre. Il faut imaginer l’effet que peut produire la vue d’un pendu dans un atelier ou d’une infirmière qui se tire une balle dans la tête devant ses collègues. C’est pourquoi il est crucial de ne pas banaliser ces actes.

Que révèlent-ils sur la place du travail dans l’entreprise et dans la société ?

Les suicides au travail sont apparus il y a seulement 12 ans [entre 300 et 400 par an en France, selon les estimations], parallèlement au développement des techniques de gestion en entreprise. C’est un tournant historique, on a réussi à retourner le travail contre la vie! Au début du XXe, seuls le monde de l’agriculture et celui de la police-gendarmerie (vie en caserne) ont été confrontés à de tels drames. La gestion centrée sur la réalisation d’économies a remplacé la vision du travail comme source de richesse il y a environ 15 ans. On alors introduit des objectifs pour les salariés et des outils d’évaluation individuelle des performances. Et la peur a désormais fait partie du travail.

Or la mesure quantitative et «objective» des performances est une absurdité car le travail se caractérise justement par le fait que les choses ne se passent jamais comme prévu. L’écart entre la prescription et la réalité existe toujours, même sur une chaîne de montage. Pour réaliser ses objectifs, le travailleur est souvent contraint de trahir ses règles de métier, de brader la qualité pour la quantité, voir se trahir lui-même.

Couplés à des promesses de prime et/ou des menaces de délocalisation ou de licenciement, ces objectifs engendrent une concurrence déloyale entre salariés, une ambiance du «chacun pour soi» et des «uns contre les autres». Ceux qui se suicident sont d’ailleurs les plus investis dans leur travail. C’est ainsi qu’une cadre supérieure ayant refusé une mutation pour des raisons personnelles, a connu une situation de harcèlement sans recevoir le moindre soutien de ses collègues. Aujourd’hui, ce qui tue les gens, c’est la solitude absolue et la peur engendrées par l’absence de solidarité. Les personnes sont fragilisées par ce système et cela peut expliquer en partie les passages à l’acte suicidaire.

Que pensez-vous des mesures annoncées par France Telecom ou mises en place chez Renault?

Dans les deux cas, il s’agit de traitements symptomatiques: on traite la douleur et non son origine. Les dirigeants ne veulent pas toucher à l’organisation du travail. Par ailleurs, il semble absurde de demander aux managers de surveiller leurs salariés, ce ne sont pas des psychiatres!

Les outils réglementaires existants sont-ils suffisants?

Le droit existe, mais il n’est pas respecté. La mission des inspecteurs du travail est entravée par les organisations patronales. L’Etat ne soutient pas non plus une véritable politique de santé publique. Il faudrait intégrer les questions de santé mentale dans le droit du travail, fondé depuis sa création sur la protection physique des travailleurs.

Quels remèdes proposez-vous?

En 2005, un rapport intitulé «Violence et santé» remis au ministère de la santé regroupait un ensemble de recommandations sur la façon de repenser le travail collectif, mais il a été mis de côté. Par ailleurs, je mène depuis deux ans des expériences en entreprise qui prouvent que ces mesures fonctionnent et permettent d’éradiquer les suicides, mais aussi les autres pathologies de surcharge (TMS, burn-out) et une partie des addictions au travail.

(1) Conservatoire national des arts et métiers
(2) «Suicide et travail: que faire ?» Christophe Dejours et Florence Bègue, PUF (septembre 2009)

La voiture électrique pourra-t-elle tenir ses promesses ?

La voiture électrique pourra-t-elle tenir ses promesses ?

ean-Louis Borloo a annoncé jeudi 1er octobre un vaste plan pour développer les véhicules électriques, avec un objectif de 2 millions de voitures sur les routes en 2020. Gouvernements et constructeurs sont aujourd'hui lancés dans une course industrielle…Avec quels résultats ?

Les premiers modèles sont annoncés pour 2010- 2011 chez Renault et PSA, mais Volkswagen, Bolloré, Coda et bien d’autres sont sur les rangs. En Chine, BYD commercialise déjà la première voiture électrique de masse depuis fin 2008…et un tiers de son parc automobile sera électrique en 2012. En France, le ministère de l’écologie table sur 27% du marché en 2025, et 15 milliards d’euros générés dès 2030. Outre des vertus écologiques, le gouvernement voit également dans ce nouveau marché une opportunité de relancer un secteur en pleine crise…et qui a pris un certain retard en la matière. D’où l’enveloppe conséquente annoncée par Jean-Louis Borloo - 400 millions d’euros sur quatre ans, auxquels s’ajoutent 70 millions d’euros pour la recherche. Par ailleurs, l'Etat et les collectivités consacreront 1,5 milliard d’euros à l'installation de 400 000 prises de courant d'ici 2020 sur la voirie et dans les parkings publics – qui s’ajoutent aux prises existants chez les particuliers. Le gouvernement ambitionne également de développer avec Renault, leader français sur ce marché, une filière industrielle pour les batteries, via la création d’une usine implantée à Flins (« fief » de Renault) et dotée de 625 millions d’euros. Objectif : 100 000 batteries en 2012, puis 350 000 en 2015.A ce vaste plan de financement s’ajoute un bonus de 5 000 euros jusqu’en 2012, accordé à l’achat de véhicules émettant moins de 60 grammes de CO2.

Les experts moins enthousiastes


Si le gouvernement et les constructeurs annoncent volontiers la naissance d’une « rupture » dépassant largement le marché de niche, plusieurs études récentes menées par des experts se montrent beaucoup plus perplexes.  « La part des voitures électriques ne dépassera pas 3,2% du marché mondial dans 15 ans», révèle ainsi la dernière étude du cabinet Oliver Wyman sur les perspectives du marché de l'électromobilité en 2025 (voir article lié). Le cabinet dresse un constat sans appel : « En 2009, moins de 10 000 véhiculent purement électriques seront vendues dans le monde. De même, la flotte mondiale de quelques 2,5 millions de véhicules hybrides est encore un phénomène marginal, en comparaison des 850 millions de véhicules en circulation dans le monde. » L’étude tempère également les annonces enthousiastes des constructeurs : « en 2025, la part des hybrides atteindra certes 16% du marché automobile mondial, mais encore 76 millions de véhicules auront des moteurs à combustion, soit 84% du marché. » Par ailleurs, plusieurs freins techniques s’ajoutent à ce bilan, notamment l’autonomie – de 130 à150 km environ.

Un prix trop élevé

Reste aussi la question du prix. Une étude de janvier 2009 du cabinet BCG estime ainsi que la voiture électrique ne serait compétitive qu’à partir d’un baril de pétrole à 280$... (voir article lié) .Pourtant, certains constructeurs annoncent d’ores et déjà des prix alléchants. Renault a ainsi annoncé son modèle « Zoé » à un « prix abordable, proche de celui d’une Clio diesel grâce au superbonus gouvernemental ». Soit environ 10 000 euros…mais  seulement pendant un an, puisque le bonus doit disparaître en 2013. PSA reste en revanche muet sur la question, son offre commerciale « n’étant pas finalisée ». 
Quoi qu’il en soit, la voiture électrique reste chère à produire. D'après l’étude du cabinet Olivier Wyman, son coût de production est 150% plus élevé que celui d'une voiture traditionnelle. Et seulement 14 % des consommateurs se disent prêts à assumer un surcoût à l'achat. Pour l’heure, c’est surtout l’Etat et les grandes entreprises publiques et privées qui seront les premiers acquéreurs. 100 000 véhicules devraient être ainsi achetés d’ici 2015.
Enfin, voiture électrique n’est pas synonyme de voiture écologique ! Si l’intérêt majeur de la « voiture verte » réside dans ses faibles émissions de CO2 (60g CO2/km environ), quid de l’énergie pour les alimenter ? En France, elle émettra moins de 20g de GES…grâce au nucléaire, mais elle émet plus de 150g en Chine, où l’électricité est produite à partir de charbon…comme dans d’autres pays européens d’ailleurs. Une critique que ne cessent de rappeler les écologistes : « l’emballement publicitaire autour du véhicule électrique est totalement démesuré, observe Arnaud Gossement de FNE. Une voiture qui roule avec de l’électricité, produite grâce au charbon ou au fioul, émet donc du CO2. (…) Il faut arrêter de nous parler de voiture propre ! La voiture « propre » crée autant d’embouteillages, de déchets et de route qu’une voiture classique».

Véronique Smée
Mis en ligne le : 01/10/2009
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Comment l’Europe néo-libérale élimine les producteurs laitiers

Comment l’Europe néo-libérale élimine les producteurs laitiers

Par Agnès Rousseaux (28 septembre 2009) BASTA

Des « fermes-usines à lait », produisant quatre fois plus que la moyenne nationale actuelle, avec des vaches gavées au soja, au maïs et aux compléments énergétiques. C’est le modèle que défend actuellement la Commission européenne. Un modèle anti-social et anti-écologique. En pleine crise du lait, des milliers de producteurs se mobilisent pour sauver leurs exploitations. Et tenter, peut-être, d’infléchir le scénario du pire.

Un « plan d’éradication des paysans ». C’est ainsi que René Louail, agriculteur et porte-parole du syndicat Via Campesina, qualifie les décisions européennes, et notamment celles de Mariann Fischer Boel, commissaire à l’agriculture. Car la crise qui frappe les producteurs laitiers était prévisible de longue date. Elle est un avant-goût de ce qui attend les agriculteurs d’ici quelques années, avec la fin des quotas laitiers. Elle est l’aboutissement d’une politique agricole sciemment menée. Avec un objectif : la restructuration de la filière. Un moyen : l’élimination des plus fragiles. Et un horizon : une production sans régulation dans un système concurrentiel, où seuls les plus forts s’en sortent...

Imaginez... nous sommes en 2025 : en 15 ans, les deux tiers des producteurs de lait ont disparu en France. La moitié de ceux qui restent ont plus de 50 ans. Les exploitations produisent un million de litres de lait par an, soit 4 fois plus que la moyenne française actuelle. Elles sont regroupées dans quelques régions, au plus près des ports d’importation de soja, et fournissent des industries agroalimentaires avec qui elles sont liées par contrat. Les vaches ne connaissent même plus la couleur de l’herbe, elles sont nourries au maïs et au soja, produits de manière intensive en France ou importés des États-Unis et du Brésil.

Le scénario du pire

Ce paysage pas très réjouissant, c’est le scénario qui se dessine aujourd’hui en Europe, et que la crise actuelle vient confirmer. Nous sommes passés en France de 385 000 exploitations laitières en 1984 à 90 000 en 2009 et les estimations les plus optimistes tablent sur 30 000 en 2025. Cette réduction drastique, c’est la voie qu’a choisie la commissaire européenne chargée de l’agriculture et du développement rural. Un modèle de concentration déjà mis en place dans son pays d’origine, le Danemark. Pour faire face à la crise laitière, Mariann Fischer Boel n’a rien trouvé de mieux la semaine dernière que de proposer une sorte de "prime à la casse". Le principe est très simple : permettre le maintien des producteurs laitiers "qui ont investi et (d’)aider ceux qui veulent quitter le secteur". L’Union européenne, au lieu de jouer son rôle de régulation de la production, préfère distribuer des primes pour inviter les agriculteurs à changer de métier.

Des aides à la reconversion ou des primes, Ronan Guernion n’en veut pas. Ce jeune producteur de lait de 23 ans est en grève pour réclamer des prix rémunérateurs. En 2008, il a repris la ferme de ses parents, à Tonquédec en Bretagne. Pour lui, pas question de maintenir une agriculture sous perfusion. « Je reçois 11.000 Euros de primes par an, quasiment mon salaire. Sur ma commune certains reçoivent 40 à 50.000 Euros. On souffre de cette image de « bouffeurs de prime », alors qu’on n’en aurait pas besoin si les prix étaient mieux régulés. Sauf que ça arrange tout le monde de maintenir ce système... ». Aujourd’hui il est dans l’impasse. Avec 40 vaches laitières, un quota de 262 000 litres par an, et des prêts sur 15 ans contractés pour la mise aux normes de l’exploitation, il lui faudrait des prix à 280 Euros/tonne de lait pour pouvoir gagner l’équivalent du Smic. Si le cours du lait ne remonte pas, il sera contraint au dépôt de bilan. La grève lui coûte cher, avec 200 euros de lait invendu par jour. Mais il a choisi de suivre l’appel lancé par l’Association des producteurs de lait indépendants (Apli), qui demande le maintien d’une forme de régulation.

Une crise structurelle

La régulation, cette crise en montre la nécessité. Car elle est le résultat de la gestion catastrophique des années passées. En 2007-2008, de mauvaises récoltes en Australie et Nouvelle-Zélande ont fait baisser la production et augmenter les prix mondiaux. Les producteurs européens ont alors été autorisés à produire au-dessus de leurs quotas. Résultat de cette année « sans quotas » : la chute des prix actuelle et des montagnes de beurre et de poudre de lait en stock.

Cette situation risque de se reproduire régulièrement. Les quotas laitiers, utile instrument de régulation instauré en 1984, seront supprimés en 2015. D’ici là, la Commission européenne a décidé d’augmenter les quotas de 1% par an. Une mesure en complet décalage avec le marché. L’objectif est de faire baisser les prix, au moment de la transition entre les deux systèmes, pour que les États n’aient pas à rembourser les quotas accordés aux paysans (un peu comme une licence d’exploitation que l’Etat devrait racheter s’il abolit le système).

Des fermes-usines à lait

Ces orientations traduisent une vision restreinte de l’agriculture et de ses missions. A raisonner en terme de marché, on oublie le maintien de l’emploi en milieu rural, la sécurité alimentaire, l’aménagement du territoire, les impacts sanitaires, mais aussi les équilibres et les enjeux mondiaux. « Comment peut-on continuer, pour nourrir les vaches, à importer des protéines venant de l’autre bout du monde ? », s’indigne René Louail. « C’est un non-sens écologique. Comme diminuer le nombre de prairies alors qu’elles permettent la fixation de carbone, dans un contexte de réchauffement du climat. Ou de promouvoir un système agricole qui provoque le départ de 50 millions de paysans chaque année dans le monde. Des paysans, sans emploi, qui viennent grossir les mégalopoles, à l’heure où le défi alimentaire est primordial ».

Promouvoir une production intensive, dans des « fermes-usines à lait », « à base de soja importé, d’engrais, de vaches turbo vite remplacées sans jamais avoir pâturé », gavées de compléments énergétiques... c’est le comble du cynisme, pour Via Campesina, à quelques mois de la conférence sur la climat de Copenhague. Pour eux, la Commission européenne défend un système « vorace en énergie, en transport, et qui rend l’Union Européenne dépendante d’importations ». Quant à Bruno Le Maire, ministre de l’agriculture, il fait preuve d’une grande « désinvolture » : il a rallié 19 pays européens favorables à une régulation, pour au final proposer l’option de la contractualisation pour remplacer les quotas. Des contrats producteurs-industriels, qui seraient passés "sous le contrôle des autorités publiques" afin de protéger les éleveurs.

Un cadeau pour les industries agro-alimentaires

Une proposition qui ne satisfait pas Ronan. "Pour nous, c’est de l’intégration, c’est comme si nous étions salariés des coopératives. Tout vendre et acheter à une même coopérative, qui s’arrange toujours pour qu’il y ait un peu de surproduction pour faire baisser les prix. Imaginez que vous soyez obligés toute votre vie de faire tous vos achats dans une seule grande surface, sans rien pouvoir dire quand les prix augmentent... ". Un cadeau aux entreprises agroalimentaires... alors que la transparence de la filière est une fois de plus remise en cause. La baisse des prix du lait et des produits laitiers en 2008 (-39% pour le beurre, -18% pour le fromage, -31% pour le lait, -49% pour le lait en poudre) n’a été que peu répercutée sur les prix à la consommation (baisse de 2% selon la Commission européenne). On peut imaginer ce que donnerait une contractualisation avec le rapport de force actuel...

Ronan se bat pour obtenir des prix autour de 400 euros par tonne (mille litres). « Même si ce n’est pas pour tout de suite, on veut un système qui permette d’aller vers cet objectif ». Il rêve du modèle canadien, où les producteurs vendent 94 % de leurs quotas sur un marché intérieur très protégé, à 450 euros la tonne - soit le double de la France. Les 6 % de quotas restants peuvent être exportés, mais aux prix mondiaux. Un choix politique bien différent. Entre 2006 et 2008, 334 000 exploitations laitières ont disparu en Europe. Une disparition calculée et organisée.

Agnès Rousseaux

Les nouveaux seigneurs de l’industrie laitière

Les nouveaux seigneurs de l’industrie laitière

Par Ivan du Roy (28 septembre 2009) BASTA

Pendant que nombre de producteurs de lait ont bien du mal à boucler leurs fins de mois, quand ils ne sont pas déjà en faillite, quelques grands groupes industriels ou coopératifs se partagent le gâteau laitier et fromager. A qui appartiennent-ils ? Subissent-ils eux aussi les contrecoups de la crise du lait ? Contrairement aux apparences, le lait est un business qui rapporte gros. Pour une infime minorité.

La France a produit 22,6 milliards de litres de lait en 2008. Cette matière première est ensuite collectée par des grandes entreprises ou des coopératives qui le commercialisent ou le transforment en l’une des innombrables marques de fromages, de yaourts, de crèmes fraîches ou de beurres. Sept grands groupes se partagent 70% de cette collecte de lait auprès des 87.000 producteurs : Lactalis, Bongrain, Sodiaal, Entremont Alliance, Laïta, Danone et le Groupe Bel.

Nous ne disposons pas des chiffres concernant la multinationale Nestlé qui ne compte qu’une seule usine de poudre de lait dans les Ardennes. Comme nous le montrons dans le tableau ci-dessous, quasiment tous réalisent de confortables bénéfices au contraire des producteurs de lait qui travaillent pour eux. Seul Entremont Alliance, détenu à 63,5% par la CNP (Compagnie nationale à portefeuille), une société financière basée en Belgique, enregistre un exercice déficitaire en 2008.

Marques phares

Part de la production de lait collectee

Chiffre d’affaires France (euros)

Benefices (en euros)

Proprietaire

Commentaire

Lactalis

Lactel, President

22%

3,7 milliards

nc

Famille Besnier

16eme fortune francaise

Bongrain

Elle & Vire, Caprice des Dieux

13%

3,5 milliards

39,8 millions

Famille Bongrain

62eme fortune francaise

Sodiaal

Candia, Yoplait

10%

2,7 milliards

34,9 millions

Societaires

Presence du Fonds speculatif PAI Partners

Entremont

Entremont

10%

1,7 milliard

-34 millions

CNP (societe financiere)

Propriete du milliardaire belge Albert Frere

Laita

Paysan Breton

5%

1,1 milliard

nc

Societaires

Danone

Danone

5%

9 milliards (2)

1,3 milliard

Actionnaires

Groupe Bel

Kiri, Boursin

5%(1)

2,2 milliards

49,2 millions

Famille Fievet et Bel

70eme fortune francaise

(1) Estimation

(2) Pour le pôle produits laitiers du groupe

Preuve que l’activité est très lucrative, trois groupes sont détenus par des familles qui ont fait fortune. Lactalis, leader incontesté du secteur [1], est la propriété de la famille Besnier. Celle-ci émarge au 16ème rang des plus grandes fortunes françaises, avec un patrimoine financier estimé à 2,2 milliards d’euros, selon le classement réalisé par l’hebdomadaire Challenges. Certes, en un an, la famille Besnier aurait perdu 45% de sa fortune (4 milliards en 2008). Gageons que le bouclier fiscal leur sera d’un utile secours pour ne pas sombrer dans la misère.

Il est loin le temps où feu le patriarche de la famille, André Besnier, emballait ses 17 camemberts journaliers dans sa petite fromagerie de Laval, au début des années 1930. Depuis, lui et ses héritiers ont constitué le 3ème groupe laitier mondial. Selon les valeurs proclamées par Lactalis, la structure du capital, essentiellement familiale, est censée garantir « un respect des hommes et la mise en valeur de leur savoir-faire ». Ce qui n’a pas empêché les avocats du groupe d’envoyer des huissiers dresser des amendes aux agriculteurs qui ont bloqué plusieurs sites de production et de collecte en septembre. Lactalis a également créé une filiale commune avec Nestlé pour les produits laitiers frais (Lactalis Nestlé Produits Frais [2]). Encore des regroupements en perspective.

Bongrain [3], leader derrière Lactalis, dans le marché des fromages, est la propriété de la famille du même nom, 62ème fortune du pays, avec 454 millions d’euros. De quoi aborder la concurrence du « low cost » laitier avec sérénité. Enfin, le Groupe Bel [4] appartient aux héritiers de Léon Bel qui fonda l’entreprise dans le Jura en 1865. Leur patrimoine est estimé à 427 millions d’euros, lui aussi en baisse de 49% sur un an, à cause de la crise laitière probablement. Comme quoi, il n’y a pas que les petits producteurs qui risquent de pointer au RMI. Contrairement à ceux qui leur livrent à bas prix leur indispensable matière première laitière, les héritiers Bel sont cependant tranquilles pour plusieurs générations.

Inutile de présenter Danone, géant du secteur de l’agroalimentaire, qui collecte en France un milliard de litres de lait par an. Le 21 septembre, Danone s’est fendu d’un communiqué de soutien implicite aux producteurs de lait, assurant « avoir conscience des difficultés auxquelles les producteurs doivent faire face » et envisageant « la mise en œuvre de mécanismes de prix robustes et durables ». La multinationale s’engage à défendre cette position au sein de la Fédération nationale des industries laitières, qui siège au Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (CNIEL) aux côtés des coopératives et des producteurs, uniquement représentés par la FNSEA.

Les deux autres seigneuries laitières ont un statut coopératif : Sodiaal et Laïta. Les coopératives sont-elles plus attentives au sort des producteurs ? Pas vraiment. « Le prix payé par une coopérative et un groupe industriel est sensiblement le même », explique Josian Balach, de la Confédération paysanne. Laïta [5] est une filiale de trois coopératives (Even [6], Terrena et Coopagri). La marque Candia, propriété de Sodiaal [7], vient de commercialiser une brique de lait « Oui aux petits producteurs ». Ce qui n’empêche pas Sodiaal d’être de plus en plus tentée par les joies de la spéculation financière et la situation d’oligopole.

Sodiaal partage la marque Yoplait avec un fonds spéculatif européen, PAI Partners (ex-Paribas affaires industrielles) et s’est rapprochée d’Entremont Alliance. La société financière CNP, qui en est propriétaire à 63,5%, explique qu’elle « a décidé d’appliquer un prix du lait plus réactif aux marchés sur la deuxième partie de l’année (…). Si cette décision a entraîné de vives réactions de la part des agriculteurs, elle devrait permettre de faire évoluer le système de fixation du prix du lait en France dans le sens voulu à partir du 2ème trimestre 2009 ». Par réactivité et "sens voulu", on doit comprendre baisse du prix du lait au nom de « la restauration de la compétitivité » et de « la pérennité du groupe ». La survie des producteurs est bien évidemment le cadet des soucis des financiers.

Par sa stratégie économique et financière, la coopérative joue donc contre les intérêts de ceux qu’elle regroupe. En se rapprochant d’Entremont, Sodiaal s’allie en fait avec le financier et milliardaire belge Albert Frère, qui possède la CNP et est présent, via une holding, dans le fonds PAI Partners, propriétaire de la marque Yoplait. Les deux coopératives Sodiaal et Laïta redistribueront-elles une partie de leurs bénéfices à leurs adhérents producteurs en difficulté ? On en doute, au vu des grandes manoeuvres de rapprochement et des projets de fusion en cours entre les grandes seigneuries du lait et leurs vassaux.

Les consommateurs sont, avec les producteurs, les grands lésés de cette concentration du secteur. « La hausse du prix du lait payé aux éleveurs survenue en 2007-2008 a été immédiatement répercutée sur les prix en rayon de tous les produits laitiers, notamment pour la brique de lait qui a alors augmenté de +15 % (prix du lait demi-écrémé). Depuis, le prix du lait matière première s’est effondré et a perdu près de la moitié de sa valeur. Mais, alors que pour la plupart des produits laitiers, cette baisse a été plus ou moins bien répercutée aux consommateurs, pour le lait de consommation, le prix n’a baissé que de 2 %, alors qu’en toute logique, il aurait pu baisser de 20 % ! », calcule l’UFC Que Choisir, dénonçant « une confiscation inadmissible de cette baisse de prix ». A quand la confiscation des dividendes au profit des producteurs et des consommateurs ?

Ivan du Roy

Notes

[1] Lactel, Président, Bridel, Le Petit, Lanquetot, Société, Bridelice…

[2] Nestlé, La Laitière, Yoco, B’A, Bridélice, Sveltesse

[3] Elle & Vire, Cœur de Lion, Caprice des Dieux, Chaumes, Tartare, Carré Frais, Vieux Pané, Saint-Albray

[4] La Vache qui rit, Kiri, Boursin, Leerdammer, Babybel…

[5] Paysan Breton, Régilait (avec Sodiaal)

[6] Mamie Nova

[7] Candia, Yoplait, Régilait (avec Laïta), Croissance, Grand Lait, Viva, Silhouette, Babette, Florette

Algues vertes. L'État pourrait reconnaître sa responsabilité

Algues vertes. L'État pourrait reconnaître sa responsabilité

1 novembre 2009 LE TELEGRAMME

En 2007, les associations environnementales avaient remporté une victoire. Le tribunal administratif de Rennes jugeait alors l'État responsable de la prolifération des algues vertes en Bretagne, car il avait fait preuve de «carences» en matière de protection des eaux. Dans la foulée, le ministère de l'Écologie faisait appel de cette décision. C'est normalement mardi prochain que le tribunal de Nantes doit réexaminer le dossier.

Chantal Jouanno pour le retrait de l'appel

Mais un retrait de l'appel de l'État semble envisageable. En effet, Chantal Jouanno, secrétaire d'État chargée de l'Écologie, était début septembre favorable à ce retrait. Selon son entourage interrogé vendredi, elle «est toujours sur la même ligne». Le contexte a, de plus, beaucoup évolué ces dernières semaines, comme l'illustre la note confidentielle de Jean-Louis Fargeas, préfet des Côtes-d'Armor, datée du 4septembre. Pour Gilles Huet, délégué général d'Eau et Rivières de Bretagne, ce courrier adressé au cabinet du Premier ministre est «incontestablement la reconnaissance par l'État du lien entre la pollution des eaux par les nitrates et les marées vertes». Pour Gilles Huet, l'État n'est plus dans la même position qu'en 2007, considérant que l'«on ne voit pas bien ce que va venir dire à la barre son représentant mardi».

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