07.11.2009

La Grande Bretagne poursuivi par Bruxelles pour pollution fluviale et maritime

La Grande Bretagne poursuivi par Bruxelles pour pollution fluviale et maritime

LEMONDE.FR avec AFP | 08.10.09 | 15h39

La Commission européenne a assigné, jeudi 8 octobre, la Grande-Bretagne en justice et adressé un avertissement à l'Espagne pour des négligences dans le traitement des eaux usées, qui ont entraîné une pollution fluviale et maritime.

Londres et Madrid risquent de payer de fortes amendes s'ils ne se conforment pas aux recommandations européennes. La Commission a décidé de traduire le Royaume-Uni devant la Cour de justice des Communautés européennes (CEJ) au motif que les systèmes de collecte des eaux urbaines résiduaires et les installations de traitement de ces eaux de Londres et de Whitburn (nord-est de l'Angleterre) ne sont pas conformes à la législation communautaire. "Les systèmes de collecte des eaux résiduaires de Londres et de Whitburn donnent lieu à des rejets trop fréquents et en quantités excessives d'eaux résiduaires non traitées provenant des déversoirs d'orage", a déploré la Commission dans un communiqué.

Dans le cas de l'Espagne, la Commission a envoyé un "dernier avertissement" avant la saisie de la CEJ. Elle reproche à Madrid de ne pas avoir respecté un arrêt de la Cour relatif au traitement des eaux usées à Playa de la Motilla, dans la région de Valence (est de l'Espagne).

"Les eaux urbaines résiduaires non traitées sont une menace pour la santé des citoyens européens et nuisent à la qualité des cours d'eau, des lacs et des eaux côtières de l'Europe. Je conseille vivement à l'Espagne de faire diligence pour régler le problème, faute de quoi, la Commission envisagera de demander à la Cour de lui infliger des amendes", a dit Stavros Dimas, commissaire européen chargé de l'environnement.

06.11.2009

Du référendum en Irlande : preuves de sa validité

Du référendum en Irlande : preuves de sa validité

par Observateur amusé, Amateur LE MONDE

06.10.09

Les opposants au traité de Lisbonne, et, dans une moindre mesure, les partisans de la démocratie directe s'indignent souvent que l'on ait fait voter Lisbonne une deuxième fois aux irlandais, pour que ceux-ci acceptent. Or même en ignorant l'argument justifiant ce deuxième vote par les changements qui ont été apportés au traité entre les deux referendums, ainsi que le taux d'acceptation a été cette fois nettement supérieur à celui du refus précédent, force est de constater que ce double-vote respecte parfaitement les exigences de la démocraties.

Première hypothèse : les irlandais ont vraiment changé d'avis. Dès lors, leur oui aujourd'hui n'est pas moins valable que leur non d'il y a une année. On pourrait à la rigueur dire qu'il faut alors les faire revoter tous les ans, pour être certain qu'ils n'aient pas changé d'avis. Mais alors que le traité sera en vigueur, un non n'aurait plus les mêmes conséquences, le traité ne pouvant être "allumé" et "éteint" régulièrement.

On imagine alors que le non irlandais signifierait pour eux la sortie de l'Europe. Or la constitution irlandaise n'exige pas de référendums réguliers pour confirmer l'appartenance de l'Irlande à l'Europe, ni d'ailleurs pour confirmer aucun traité déjà ratifié (on imagine les difficultés). Un tel référendum n'aurait donc pas de base juridique, et ne respecterait donc pas le principe démocratique de primauté du droit. Quoi qu'il en soit, dans ce cas ce n'est pas le caractère démocratique du deuxième référendum qui serait remis en question, mais plutôt l'absence de référendum régulier. Une autre option serait d'attendre encore un certain laps de temps, de voter une troisième fois. Mais alors combien de temps attendre ? Pourquoi une troisième et pas une quatrième ou cinquième fois ? Et toujours, ce n'est pas le caractère démocratique du deuxième référendum qui doit être remis en cause, mais l'absence de référendums ultérieurs, dont la mise en pratique poserait de toute façon des problèmes significatifs.

Deuxième hypothèse : avoir soumis les irlandais à deux référendums était anti-démocratique. Cet argument prête à sourire, surtout qu'il viendrait de ceux qui se plaignent d'une insuffisance de référendums. En quoi c'était anti-démocratique ? Si les irlandais ne voulaient pas changer d'avis, alors ils ne devaient pas changer d'avis. Le référendum était, selon ses partisans, une bonne expression de la démocratie, quel est le délai à respecter pour que poser deux fois la même question soit démocratique ? Pourquoi ? Et surtout pourquoi c'est le premier référendum qui serait plus démocratique que le deuxième ?

À cette dernière question seule une réponse peut être comprise et c'est notre troisième hypothèse. Le résultat d'un référendum est aléatoire, et demander deux fois peut, irrationnellement, mener à deux réponses différentes successives. Mais si l'on admet cela, alors on admet que le référendum n'est pas une parfaite expression de l'opinion sur une question, mais un résultat aléatoire, influencé par l'humeur de l'opinion, le contexte économique, le temps qu'il fait, la position des planètes dans le ciel, ou encore l'heure à laquelle Mme Gonsalez s'est levée ce matin à Buenos Aires, etc... Qui peut changer très rapidement selon l'effet papillon.

Or si tel est le cas, peut-on encore dire que le référendum est démocratique et se justifie sur un sujet, puisque les citoyens se prononcent sur ce sujet de manière aléatoire, et suivant des arguments rarement rationnels ? Quoi qu'il en soit, si l'on admet cela, alors un bon démocrate ne soutiendra pas plus le principe du référendum, que celui de prendre une décision, comme la ratification du traité de Lisbonne, à pile ou face.

Silence, on tue

Silence, on tue

LE MONDE | 07.10.09 | 14h03

L'association russe de défense des droits de l'homme Memorial a été condamnée, mardi 6 octobre, par un tribunal moscovite à verser des dommages et intérêts (1 590 euros) au numéro un tchétchène, Ramzan Kadyrov, qui la poursuivait en diffamation.

C'est moins que les 270 000 euros que le chef tchétchène, grand amateur de cylindrées de luxe et de costumes Armani, réclamait. Avant tout, le verdict est un avertissement lancé aux défenseurs des droits de l'homme et qui se résume en deux mots : "Taisez-vous !"

Juste après l'assassinat, le 15 juillet, de Natalia Estemirova, la représentante de Memorial à Grozny, en Tchétchénie, Oleg Orlov, le président de l'association, avait accusé Ramzan Kadyrov d'être "coupable" du meurtre. L'homme fort de Moscou en Tchétchénie s'en était défendu : "Pourquoi tuer une femme dont personne ne voulait ? Elle n'avait ni honneur ni dignité."

A Moscou comme à Grozny, les collègues de Natalia Estemirova savaient qu'elle était menacée. Quelques jours avant sa mort, un fonctionnaire de l'administration locale l'avait appelée pour lui dire que ses jours étaient comptés. La jeune femme racontait tout cela et aussi les tortures et les disparitions. Mais, dénoncer l'horreur, c'est s'exposer à la mort dans la Russie actuelle. Ceux qui l'ont fait ont payé de leur vie : Anna Politkovskaïa, la journaliste tuée par balles à Moscou le 7 octobre 2006 ; Stanislav Markelov, l'avocat assassiné dans la capitale moscovite le 19 janvier 2009 ; Natalia Estemirova, achevée d'une balle dans la tête sur une route du Caucase le 15 juillet.

Trois ans se sont écoulés depuis le meurtre d'Anna Politkovskaïa. Les enquêteurs ont l'arme du crime, des écoutes et des vidéos, mais ni le tueur ni le commanditaire n'ont été retrouvés. L'enquête sur le meurtre de Natalia Estemirova prend le même chemin. Un témoin-clé, Akhmed Guissaev, menacé de mort, vient de quitter la Russie.

Les assassinats sont impunis, les témoins sont menacés, mais l'honneur de Ramzan Kadyrov a été lavé. Difficile d'imputer un tel fonctionnement aux seules faiblesses du système judiciaire russe. Il s'agit d'une mécanique bien rodée, où l'assassinat et l'impunité sont encouragés. A Moscou, le Kremlin réhabilite doucement Staline ; à Grozny, les méthodes de sa police politique reviennent en force. Vue de Moscou, la Russie de Poutine n'est pas celle du "petit père des peuples" ; vue du Caucase, elle a tous les traits de "la grande terreur" des années 1930. Qui veut le voir ?

04.11.2009

"Madagascar ne doit pas vendre son eau douce"

"Madagascar ne doit pas vendre son eau douce"

L'environnement a quitté la sphère scientifique pour devenir une question politique et sociale majeure. Tel est le constat qui a mené à la création en juin 2009 du parti vert Hasin’i Madagasikara à Madagascar. L'objectif est de créer une voie politique de développement durable de la Grande Ile. La présidente du parti, Saraha Georget Rabeharisoa, a répondu à Courrier international.

02.10.2009 | Propos recueillis par Philippe Randrianarimanana, Courrier international

Quel est programme politique des verts malgaches ?
SARAHA GEORGET RABEHARISOA Il s'articule autour de trois volets fondamentaux : la terre, l'eau et l'environnement. Sur la question de la terre, nous défendons l'accessibilité pour les masses, pour les familles paysannes. Cela passe par une refonte de la loi foncière, mais aussi du code minier en ce qui concerne les sous-sols.

Pour l'eau, nous considérons qu'il s'agit d'un patrimoine collectif des Malgaches, que nous pouvons exploiter, par exemple comme source d'électricité hydraulique ou pour une meilleure irrigation des sols, mais aussi que nous devons préserver.

En ce qui concerne l'environnement au sens général, il s'agit de notre façon de vivre en communauté, mais aussi de protéger la nature de la pollution, que ce soit la forêt, la mer, les récifs, l'air, etc.

Quelles sont les plus graves menaces écologiques à Madagascar ?
Avec la pauvreté, la protection de l'environnement est reléguée au dernier plan, tant par les autorités que par la population. Pendant la dernière crise politique, la nature a été malmenée ; des actes de vandalisme ont été commis contre la faune et la flore (bois précieux, tortues...). De plus, on exploite beaucoup les ressources (bauxite, nickel) à travers d'immenses projets. Il y a un manque de volonté politique concernant l'environnement.

Actuellement, le naufrage d'un bateau près de cap Sainte-Marie (fin août, au sud) cause une pollution littorale. Sol, sous-sol et air sont touchés, il y a beaucoup de pesticides, d'herbicides, de fongicides. La pollution de l'air, en ville, est liée à la vétusté des voitures, à la concentration des activités en milieu urbain pour raison de sécurité.

Chacun d'entre nous a un impact sur l'environnement, mais l'échelle est différente. Et les compensations payées par des sociétés étrangères, notamment pour le préjudice causé par leurs activités, sont minimes.

Vous vous êtes récemment opposés à un projet d'exportation d'eau potable. Pourquoi ?
C'est une de nos toutes premières prises de position : la vente d'eau du fleuve Faraony, qui se trouve dans le Sud-Est, près de Manakara, à l'Arabie Saoudite. L'eau est rare, irremplaçable à Madagascar. Ce fleuve est une source de vie pour toute la population riveraine. C'est sa principale voie de commerce. Et les locaux s'identifient à lui.

Nous sommes prêts à aller devant la cour de justice si la Haute Autorité de transition [le régime au pouvoir] persiste dans ce projet. Nous avons travaillé sur le terrain, par exemple en faisant signer des pétitions, et pour le moment le projet est suspendu. Il est hors de question que Madagascar se lance dans la vente d'eau douce.

Quel serait le risque ?
A court terme, si on apprend que Madagascar, en pleine instabilité politique, commence à vendre de l'eau, qui est quand même surnommée l'or bleu, les rapaces qui tournent autour vont se ruer sur la Grande Ile. C'est dangereux, car nous avons très peu de moyens de suivre à la fois la quantité ponctionnée et l'impact environnemental. Il est faux de dire qu'on vend une eau qui se perd dans la mer et qu'on peut donc récupérer : c'est méconnaître le cycle de l'eau. Quand nous mobilisons la population, nous expliquons les choses de manière rationnelle, scientifique, pour éviter la démagogie. Les paysans le comprennent très bien, car ils vivent avec la nature, mais les politiciens veulent ignorer la vérité.

Ceux qui défendent le projet de vente affirment que les investissements saoudiens permettront de construire des usines de désalinisation de l'eau de mer dans le Sud, qui est frappé par la sécheresse...
Le sud de Madagascar ne manque pas d'eau. C'est un bassin versant, et il dispose des plus importantes nappes phréatiques du pays. Ce qui manque, c'est la volonté de creuser des puits. Ce n'est qu'une question politique.

Le parti vert malgache préconise un découpage du pays en douze zones qui se fonde sur une étude de 1958. Il s'agit d'un plan de développement de Madagascar basé sur l'existence des bassins versants, des grands fleuves. Chaque entité régionale peut se suffire à elle-même en la matière.

Que pensez-vous de la course aux terres arables engagée par des Etats ou des sociétés étrangères, et notamment de l'affaire Daewoo, à Madagascar, qui concerne 13 000 kilomètres carrés ?
La terre est une de nos grandes priorités. C'est une question d'identité et de valeur économique. Le problème est que les Malgaches accèdent plus difficilement à la terre que les étrangers. Nous ne sommes pas contre l'accès à la terre des étrangers, mais il faut que l'Etat s'occupe des Malgaches d'abord. On sait que les procédures d'acquisition de terres sont laborieuses. On réfléchit à la réforme foncière entamée depuis 2005 et au code minier, qui avantage l'investisseur étranger.

Il faut par ailleurs tirer les leçons des méfaits de l'agriculture intensive. Nous promouvons une agriculture familiale, permettant l'autosuffisance des ménages et le respect de l'environnement, par exemple sur la question des pesticides. Nous cherchons à allier développement et écologie. Cela a un coût, une durée. Il faut changer les habitudes et éduquer.

Quelles sont vos relations avec les autres mouvements écologistes mondiaux ?
Récemment, nous étions à Rome au congrès national des verts italiens, qui nous ont introduits auprès des verts européens, et en octobre nous serons à Malmö, en Suède, au sommet des verts mondiaux, dont nous avons signé la charte. Nous travaillons beaucoup avec les ONG environnementales nationales et internationales (WWF, Conservation International, Fanamby, etc.)

Qu'attendez-vous des partis écologistes européens : une aide, de l'expérience, des fonds ?
Tout cela. L'information est primordiale. A Madagascar, il y a beaucoup de rétention d'information en matière de pollution. D'autant plus que nous invoquons le principe du pollueur-payeur. Nous cherchons des conseils sur les lois existantes et les aspects techniques et scientifiques. Il ne faut pas que Madagascar devienne un dépotoir de produits interdits en Europe et ailleurs. Comment appliquer ces lois chez nous dans notre intérêt ? Sur le nucléaire, nous voulons faire inscrire dans la Constitution l'interdiction de recevoir des déchets nucléaires sur notre sol ou dans nos mers.

03.11.2009

Triste Kaboul

Triste Kaboul LE MONDE | 02.11.09 | 13h45 • Mis à jour le 02.11.09 | 13h45 Faut-il désespérer de l'Afghanistan ? Le cynisme était déjà général à propos de l'avenir de ce pays maudit, livré sans relâche aux démons de la guerre ou de la corruption. Le découragement risque fort de s'aggraver à l'issue d'une élection présidentielle virant à la mascarade. Ce scrutin était censé relancer une "reconstruction" qui s'essoufflait. Il devait remobiliser les énergies nationales comme internationales autour d'un modèle politique - démocratie, Etat de droit, bonne gouvernance - offrant une alternative à une insurrection des talibans en pleine résurgence. Le résultat est assez déprimant. Le processus électoral a avorté. Le désistement d'Abdullah Abdullah, principal rival du président sortant Hamid Karzaï, laisse désormais ce dernier seul en lice. L'ancien enfant chéri de l'Occident va être réélu mais va étrenner son deuxième mandat avec un crédit démocratique diminué, mutilé. Loin de dégager la voie, ce scrutin l'obscurcit, aggravant une crise de légitimité qui, au-delà de M. Karzaï, touche désormais aux fondements de la présence internationale en Afghanistan. Comment convaincre aujourd'hui les Afghans de la noblesse d'un modèle démocratique libéral sapé par ceux-là même qui sont supposés l'incarner ? La liste des déconvenues est cruelle. Elle commence par M. Karzaï lui-même, coupable de fraudes massives qui en disent long sur la corruption de son régime. Elle se poursuit avec l'attitude de son rival, M. Abdullah, qui jette l'éponge en se drapant dans la posture de l'opposant floué alors qu'il a tenté de négocier un partage du pouvoir en toute opacité. Elle culmine avec les incohérences de l'Occident qui cherche à miner M. Karzaï après l'avoir fabriqué, et veut, aujourd'hui, éviter un second tour, trop cher et risqué en vies de soldats de l'OTAN, après avoir célébré la vertu des urnes. Face à ce pathétique théâtre de faux-semblants, les Afghans sont en proie au désenchantement le plus profond. L'anémie politique guette l'ensemble du pays, prélude au pire. Il faut d'urgence enrayer cette dérive avant qu'elle n'ouvre la voie au retour des talibans. Il faut dire et répéter qu'il ne faut pas abandonner l'Afghanistan, que les désillusions accumulées ne doivent pas servir d'excuse aux facilités du renoncement. Il faut réaffirmer, haut et fort, que les Afghans ne sont pas condamnés à la fatalité de l'obscurantisme. La communauté internationale doit, avec les forces vives d'une société afghane riche en talents, poser les bases d'une reconstruction. Il ne faut pas désespérer de l'Afghanistan.

01.11.2009

La preuve par l’Allemagne

La preuve par l’Allemagne

jeudi 1er octobre 2009, par Denis Sieffert POLITIS

Depuis dimanche, les brouilleurs de pistes, contorsionnistes du commentaire et autres acrobates de la statistique déploient leur ingéniosité pour nous convaincre que la CDU d’Angela Merkel a fait un triomphe, et que la vertigineuse défaite du SPD est celle de la gauche. Tout étant relatif, il est certes indéniable que la droite a obtenu une majorité au Bundestag. Mais combien de consommateurs moyens de journaux télévisés et de lecteurs pressés des unes de la presse écrite auront deviné que le parti de la chancelière vient aussi d’enregistrer son plus mauvais score depuis 1949 ? L’information ne saute pas aux yeux, ni aux oreilles, c’est le moins que l’on puisse dire ! En fait de triomphe, il s’agit plutôt d’un reflux historique ! Et cela dans le contexte aggravant d’une abstention record de près de 30 %. La vérité, c’est qu’en temps de crise les héritiers d’Adenauer et de Kohl ne sont plus assez libéraux pour les libéraux qui ont misé sur le FDP. À libéral, libéral et demi ! Mais si la droite allemande a remporté ce scrutin tout en perdant beaucoup, c’est évidemment que la gauche social-démocrate a perdu bien plus encore. Et c’est là que les brouilleurs de pistes s’en donnent à cœur joie pour masquer ce qui constitue sans doute la leçon essentielle du scrutin : si les deux grands partis de l’histoire allemande de l’après-guerre s’effondrent, c’est peut-être bien que nous assistons à l’amorce d’une recomposition profonde, avec l’émergence de forces nouvelles.

Gardons-nous donc de banaliser cette élection, et de la ramener dans le jeu convenu d’un éternel mouvement de balancier gauche-droite. Et évitons d’expliquer l’échec du SPD par sa seule coalition avec la CDU. Ce serait oublier qu’en 2005, déjà, le SPD avait subi un recul important (4,2 %), et cela, après avoir gouverné seul avec les Verts. Gerhard Schröder n’avait eu besoin de personne pour s’attaquer massivement aux services publics et aux retraites. C’est donc bien le glissement néolibéral du SPD qui, en tant que tel, et par deux fois, a été sanctionné par les électeurs. On peut donc émettre les plus grands doutes sur l’idée selon laquelle, rendu à son autonomie et à sa solitude ombrageuse, le SPD retrouverait naturellement un ancrage à gauche. L’évolution de la social-démocratie européenne est trop profondément idéologique. Depuis plusieurs années déjà (on peut situer le tournant à 1983), notre PS fait lui aussi régulièrement mouvement vers la droite. Le discours qui accompagne cette évolution ressasse toujours la même antienne : il n’y aurait pas d’autre solution possible qu’un aggiornamento historique, jusqu’à une dissolution dans un nouveau mouvement « centriste » ou « démocrate ». Or, voilà que les élections allemandes de dimanche contrarient sérieusement cette analyse. Car si la social-démocratie fait faillite, la gauche ne disparaît pas pour autant. Bien au contraire. La montée en flèche de Die Linke et, d’une autre façon, le succès des Verts tracent une piste nouvelle.

Au passage, il faut souligner l’aimable perfidie qui consiste, dans notre presse, à qualifier le parti d’Oskar Lafontaine de « néocommuniste ». Certes, l’appellation n’est pas en soi infamante. Mais elle est inexacte puisqu’une partie des cadres et militants de Die Linke vient de la social-démocratie et du mouvement social. Et elle n’est pas sans arrière-pensée à propos d’un pays où « communisme », il y a vingt ans encore, était synonyme de « totalitarisme » et de mur de la honte. Mais, pour revenir au fond du débat, il faut souligner qu’il n’y a donc pas dans ces élections allemandes le moindre « paradoxe », ni le moindre défi à la logique  [1]. Le SPD est sanctionné pour n’avoir pas été assez antilibéral et pour avoir peu à peu épousé une idéologie qui est tenue, à l’échelle planétaire, pour responsable de la crise. Die Linke progresse à proportion de ce que la gauche traditionnelle a perdu. Certes, le rapport de forces n’est pas inversé. Mais l’hégémonie du SPD au sein de la gauche est largement battue en brèche. Une autre force existe, assez visible, pour constituer une alternative. L’évolution est telle que la question des alliances se pose déjà différemment. Ce sont les dirigeants du SPD qui ne veulent pas entendre parler de Die Linke, trop inquiets des positions de cette nouvelle gauche. En France, le même défi est désormais lancé au Parti socialiste. Les réponses divergentes, entre ceux qui veulent pousser vers l’alliance avec le MoDem et ceux (voir l’article de Michel Soudais et son entretien avec Benoît Hamon) qui préconisent des rapprochements avec l’autre gauche, peuvent conduire à l’implosion.

Dans ces conditions, le moment serait mal choisi par le Parti communiste pour affaiblir le Front de gauche encore en gestation. Mais, me dit-on, rien n’est encore fait. Notamment dans la perspective des régionales. Et mon éditorial d’il y a quinze jours, très critique à l’égard du PCF, était exagérément sévère. La dialectique subtile de Marie-George Buffet permettait en réalité une autre lecture, porteuse d’espoir. Tant mieux ! Une série de rencontres récentes du Front de gauche, y compris avec le NPA, vont en tout cas dans le bon sens. Chacun doit méditer à sa façon les leçons allemandes.

N. B. : Nos Assises pour le changement prévues les 7 et 8 novembre s’inscrivent dans cette amorce de recomposition de la gauche.

31.10.2009

Les Noirs, premières victimes de la récession

Les Noirs, premières victimes de la récession

Une partie de l’Amérique blanche se dit lésée par la politique d’Obama. Mais, comme le rappelle l’essayiste Barbara Ehrenreich, le chômage et les saisies immobilières touchent en priorité les Africains-Américains.

24.09.2009 | Barbara Ehrenreich, Dedrick Muhammad | The New York Times

Qu’obtient-on quand on conjugue la pire crise économique depuis la Grande Dépression et le premier président noir ? Une montée du ressentiment des Blancs à l’égard des Noirs, vaguement camouflée en révolte populaire. Un article publié sur le site Internet de la chaîne de télévision Fox News a lancé la théorie selon laquelle la réforme du système de santé serait une tentative dissimulée d’octroyer des réparations pour l’esclavage : les Blancs paieront l’addition, et, en vertu d’un mécanisme occulte, les Noirs bénéficieront de tous les soins. Dans ce genre de fantasme, le président Obama est un dictateur, et une pancarte qui circule dans les milieux des tea parties* anti-impôts et anti-réforme du système de santé le représente en sorcier africain avec un os dans le nez et des plumes sur la tête. Quand on voit son quotidien empirer – comme les classes moyennes blanches en font l’expérience depuis plusieurs années –, il n’est que trop tentant de se dire que c’est parce que quelqu’un vous marche sur les pieds.

Pourtant, les Blancs ont beau éprouver du ressentiment, ce sont les Noirs qui sont le plus durement touchés par la récession ; ils connaissent un taux de chômage et de saisies immobilières disproportionné. Et ils n’étaient déjà pas particulièrement bien lotis au départ. Au début de la récession, 33 % de la classe moyenne noire était menacée de déclassement, selon une étude de l’université Brandeis et du centre de recherche indépendant Demos. De fait, on pourrait même dire que les Noirs ont déjà vécu leur récession. C’était entre 2000 et 2007, période durant laquelle leur taux d’emploi a diminué de 2,4 % et leurs revenus de 2,9 %. Durant ces sept années, un tiers des enfants noirs vivaient au-dessous du seuil de pauvreté et le taux de chômage des Noirs était près de deux fois supérieur à celui des Blancs, même chez les diplômés du supérieur. C’était la récession des Noirs. Ce que nous vivons actuellement ressemble davantage à une dépression. Nauvata et James, un couple d’Africains-Américains d’âge moyen résidant dans le Maryland (ils ont demandé à ce que leur nom de famille ne soit pas mentionné), ne s’étaient pas encore remis de la première crise quand la deuxième a frappé. En 2003, Nauvata a perdu son travail d’employée administrative payé 25 dollars l’heure chez l’assureur santé Aetna et s’est retrouvée en 2007 à gagner 10,50 dollars l’heure chez un loueur de voitures. James a conservé son travail d’agent de maintenance, mais le couple ne gagnait pas assez pour prétendre à autre chose qu’à des prêts dits “prédateurs”. Ils ont acheté à crédit des meubles de salle à manger pour un montant de 524 dollars [358 euros] et étaient encore en train de rembourser les traites au magasin Levitz quand celui-ci a mis la clé sous la porte et que le montant de leur dette, rachetée par plusieurs créanciers successifs, s’est mis à augmenter sans raison apparente. Au final, le couple aura dépensé 3 800 dollars [2 600 euros] pour se défaire de cette dette et pour engager un avocat afin de revoir leurs conditions de crédit. Pour ce faire, ils ont dû renégocier leur emprunt hypothécaire auprès de plusieurs organismes. Aujourd’hui, ils sont menacés de saisie.

Un grand nombre de Blancs issus des classes moyennes ou populaires ont suivi le même parcours : un licenciement ou une réduction du temps de travail, puis le piège des crédits, des dettes toujours plus importantes et enfin la saisie immobilière. Mais les Noirs frappés par la crise ont un handicap supplémentaire. Longtemps discriminés à l’emploi ou pour l’attribution de prêts, ils sont moins susceptibles que les Blancs d’avoir des proches fortunés ou des comptes en banque bien garnis pour les aider en cas de coup dur. En 2008, seuls 18 % des Noirs et des Latinos possédaient un compte épargne retraite, contre 43,4 % des Blancs.

Les africains-américains piégés par la pensée positive

Dans American Casino, un nouveau documentaire sur la crise des subprimes, des Noirs jouissant d’une bonne situation – un professeur de lycée, un psychothérapeute, un pasteur – racontent qu’ils ont perdu leur maison après avoir vu exploser les mensualités de leur crédit. Les gens ne parlent pas volontiers de leurs déboires avec leurs emprunts. Ils se sentent humiliés et ont l’impression d’avoir été le jouet de forces mystérieuses et lointaines. “Je ne suis vraiment pas fier de moi”, reconnaît le professeur dans American Casino.

Même ceux qui s’y connaissent un peu ont tendance à s’en vouloir. C’est le cas de Melonie Griffiths, 40 ans, qui conseille désormais les ménages pour leur éviter la saisie et l’expulsion au sein de l’association City Life/La Vida Urbana de Boston. Melonie s’en veut d’avoir eu la “naïveté” de faire confiance à l’organisme de crédit qui lui avait dit, en 2004, de ne pas s’inquiéter du montant élevé de ses mensualités car son emprunt allait être renégocié “d’ici deux ou trois mois”. Le prêteur a alors disparu, et Melonie Griffiths s’est fait exproprier. Quand elle s’est enfin décidée à raconter ses déboires, elle a découvert qu’elle n’était pas la seule dans son cas. “C’est une histoire très courante par ici”, explique-t-elle.

Les établissements de crédit immobilier comme Countrywide ou Wells Fargo se sont mis à cibler les acquéreurs issus des minorités pour la simple et bonne raison que, pendant des décennies, les Noirs s’étaient vu refuser des prêts par préjugé racial et qu’ils constituaient donc un marché tout trouvé pour les emprunts hypothécaires à taux extravagants du milieu des années 2000. Countrywide, qui se targuait d’être l’usine à rêve des défavorisés, diffusait des publicités montrant des femmes noires futées persuadant leurs maris de signer des contrats de prêt. S’il y a un facteur culturel qui prédispose les Noirs à se faire avoir par les prêts risqués, il est largement partagé par l’ensemble de la population américaine : c’est le penchant pour la “pensée positive” et l’optimisme injustifié, qui prend la forme théologique de “l’évangile de la prospérité”.

Joel Osteen, pasteur blanc d’une méga-église qui attire 40 000 fidèles tous les dimanches, dont deux tiers de Noirs et de Latinos, aime raconter comment il a succombé lui-même aux appels de Dieu – transmis par sa femme – pour déménager dans une maison plus grande. Selon Jonathan Walton, professeur de théologie à l’université de Californie à Riverside, des pasteurs comme Osteen ont rassuré les gens en les amenant à raisonner de la sorte : “Dieu a voulu que la banque ne tienne pas compte de ma solvabilité et me permette d’accéder à la propriété.” Si les Noirs ont commis une erreur collective au milieu des années 2000, cela a été d’embrasser la culture blanche avec trop d’enthousiasme et d’abandonner l’action collective prônée par Martin Luther King au profit de l’accomplissement personnel défendu par [le pasteur et psychologue] Norman Vincent Peale. Mais il n’était même pas nécessaire de souscrire un emprunt douteux pour être balayé par la crise du crédit, puis par la récession. Le taux de chômage atteint aujourd’hui 15,1 % chez les Noirs, contre 8,9 % chez les Blancs. D’ici à 2010, estime Lawrence Mishel, président de l’Economic Policy Institute, 40 % des Noirs auront connu des périodes de chômage ou de sous-emploi.

La crise alimente le ressentiment des blancs

Résultat : les Noirs sont frappés par une seconde vague de saisies immobilières liée à la perte de leur emploi. Willett Thomas, une femme de 47 ans qui habite Washington, nous raconte qu’il y a encore un an elle pensait qu’elle “[avait] trouvé le moyen de réaliser [son] rêve”. Elle avait un travail, était propriétaire de sa maison et possédait également un bien immobilier en location à Gainesville, en Floride, ce qui lui donnait la souplesse de se consacrer à mi-temps à sa carrière d’écrivain. Puis elle est tombée malade, a perdu son emploi et a commencé à accumuler les re­tards dans les remboursements de son emprunt hypothécaire. Ses locataires de Floride ont eux aussi rencontré des problèmes financiers et ont cessé de payer leur loyer. Aujourd’hui, Mme Thomas décroche un entretien par semaine et met régulièrement son CV à jour, mais elle ne parvient pas à trouver du travail. Sa résidence principale a été saisie.

Même si, à droite, beaucoup ont la sensation que les Noirs ont raflé des avantages, ces derniers sortiront de cette récession encore plus défavorisés économiquement qu’ils ne l’étaient auparavant. Un président noir enclin au consensus osera-t-il s’attaquer au problème de la destruction de la classe moyenne noire ? Sans doute pas. Mais, si les Américains de toutes origines ne constatent pas très vite une amélioration de leur situation, leurs souffrances ne feront qu’augmenter et alimenter chez les Blancs un ressentiment infondé.


* Manifestations organisées par le mouvement Tea Party, un groupe de contribuables de droite qui s’est créé en février 2009, après le vote par le Sénat du plan de relance. Son nom vient de la Boston Tea Party de 1773, qui a marqué le début du soulèvement des treize colonies américaines contre la tutelle de Londres.

Barbara Ehrenreich est journaliste et essayiste. Elle est en train d’écrire pour The New York Times une série d’articles sur les conséquences de la crise économique, dont nous avons publié un volet dans CI n° 981, du 20 août 2009. Son nouveau livre, Bright-Sided : How the Relentless Promotion of Positive Thinking Has Undermined America (Le bon côté des choses. Comment la promotion incessante de la pensée positive a fragilisé les Etats-Unis), paraîtra en octobre aux Etats-Unis. Dedrick Muhammad est chercheur associé à l’Institute for Policy Studies, un centre de recherche sur la justice sociale.

29.10.2009

En Europe, les sans-papiers ne bénéficient pas du même accès aux soins que les citoyens ordinaires

En Europe, les sans-papiers ne bénéficient pas du même accès aux soins que les citoyens ordinaires

LE MONDE | 24.09.09 | 12h32  •  Mis à jour le 24.09.09 | 14h35

Les étrangers en situation irrégulière grèvent-ils les systèmes de soins européens ? L'enquête sur la santé des sans-papiers que devait présenter Médecins du monde (MDM), jeudi 24 septembre, vient corriger un a priori tenace selon lequel des étrangers migreraient clandestinement pour se faire soigner en Europe.

Cette enquête, menée auprès de 1218 migrants sans-papiers accueillis dans les permanences de MDM dans onze pays européens (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grèce, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède et Suisse), ne fait ressortir aucune corrélation entre les migrations pour raison de santé et les différences entre législations nationales concernant l'accès aux soins.

Si en France, où les conditions d'accès aux soins sont assez favorables, 10,1 % des personnes interrogées citent la santé comme motif de migration, elles sont 8,5 % en Grèce et 7,8 % en Suède, deux pays comptant pourtant parmi les moins accueillants à cet égard. En Espagne, où la législation est favorable, seulement 4,2 % des personnes citent la santé comme raison de migration.

"Les migrants ne sont pas des malades qui viennent en Europe pour se faire soigner. Ce sont, dans leur grande majorité, des individus jeunes et en bonne santé qui migrent pour raisons politiques ou économiques, et rejoignent l'Europe pour s'y construire un avenir. Ce sont l'accueil et les conditions de vie qu'on leur réserve qui les rendent malades", relève Nathalie Simonnot, qui a coordonné cette enquête validée par des chercheurs de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

De fait, les immigrés sans autorisation de séjour interrogés par MDM déclarent être en "mauvais" ou en "très mauvais état de santé" à une fréquence trois fois supérieure à la moyenne de la population de l'Union européenne, et même seize fois plus souvent que les Allemands. Cet état de santé "ressenti" est confirmé par les médecins de l'association, qui ont constaté que 32 % des sans-papiers interrogés étaient atteints au moins d'un trouble de santé chronique, lequel ne s'était pas manifesté avant leur départ pour l'Europe.

AUCUN SUIVI DE GROSSESSE

Employés dans des secteurs d'activité offrant des conditions de travail difficiles, ces sans-papiers connaissent souvent des conditions de logement précaires. "S'ajoute à ces conditions de vie pathogènes un manque criant de prise en charge et de suivi. Un tiers de ces personnes présentent des problèmes de santé pour lesquels un traitement est indispensable et ne sont pourtant pas suivies du tout", relève Nathalie Simonnot.

Contrairement à une idée reçue selon laquelle les migrants profiteraient des systèmes de santé de leur pays d'accueil, les sans-papiers n'ont pas souvent recours aux soins. Quand c'est le cas, c'est souvent après avoir attendu longtemps pour consulter. "Quand je suis malade, je me couche et j'attends de guérir", raconte une Ivoirienne qui ne s'est laissée convaincre de consulter un médecin qu'au huitième mois de sa grossesse.

Près de la moitié des femmes enceintes concernées n'ont bénéficié d'aucun suivi de grossesse. Médecins du monde relève également que les enfants ne sont souvent pas pris en charge, alors qu'ils sont protégés par une convention internationale censée leur assurer l'accès aux services de santé. L'organisation appelle les gouvernements européens à dissocier leurs politiques de santé de leurs politiques d'immigration.

Laetitia Van Eeckhout

La mafia calabraise est accusée d'avoir coulé des bateaux de déchets toxiques

La mafia calabraise est accusée d'avoir coulé des bateaux de déchets toxiques

LE MONDE | 24.09.09 | 15h29  •  Mis à jour le 24.09.09 | 15h29

Rome Correspondant

Un repenti de la N'dranghetta (la mafia calabraise), un juge teigneux et un robot téléguidé : il a fallu la conjonction de ces trois éléments pour faire remonter à la surface le mystère des bateaux coulés en Méditerranée avec leur chargement de déchets toxiques - pour certains radioactifs.

Jusqu'alors, Francesco Fonti, 64 ans, condamné à cinquante ans de prison pour trafic de drogue et devenu "collaborateur de justice" en échange de sa liberté, avait été peu écouté. Son récit détaillé des sabordages de trois navires qu'il aurait effectués en 1992, et de la trentaine d'autres dont il aurait entendu parler, n'avait trouvé qu'un écho circonspect.

L'association écologiste Legambiente et les enquêtes de plusieurs journalistes - dont celle d'Ilaria Alpi et Miran Hrovatin, assassinés en 1994 en Somalie - avaient pourtant confirmé une partie de ses dires. On savait que les parrains calabrais - aujourd'hui reconvertis dans le trafic de cocaïne - s'étaient spécialisés, dans les années 1980 et 1990, dans le transport de déchets toxiques vers l'Afrique (parallèlement à celui des armes). Mais la preuve n'avait pas été apportée qu'ils pouvaient aussi les faire disparaître en pleine mer. Faute d'avoir jamais retrouvé le corps du délit, la justice avait clos la plupart des enquêtes.

Par chance, cela n'a pas été le cas pour celle portant sur la disparition du Cunsky, un navire marchand de 116 mètres de long. Peu après avoir pris son poste à Paola, une petite ville de Calabre, en 2008, le juge Bruno Giordano décide de la reprendre. Sans moyens, il peut compter sur le soutien de Silvestro Greco, un ancien biologiste marin, adjoint à l'environnement pour la région. "Personne ne faisait rien, nous nous sentions responsables", explique celui-ci.

La Calabre débloque 700 000 euros pour financer les recherches en mer. Le 12 septembre, un robot téléguidé découvre une épave correspondant aux dimensions du Cunsky, gisant à 487 m de profondeur, à 14 milles nautiques de Cetraro, sur la côte occidentale de la Calabre. Le robot effectue un travelling le long de la coque et de la proue. La présence d'un trou provoqué par une explosion confirme les aveux de Francesco Fonti.

A l'époque, trois autres navires ont connu un sort similaire : l'Yvonne A et le Voriais Sporadies, portés disparus, ainsi que le Jolly Rosso, échoué avec sa cargaison de déchets. "Tous ces bateaux ont une histoire commune, raconte Andrea Palladino, journaliste pour le quotidien communiste Il Manifesto. Ils composaient un convoi qui, en 1989, est parti récupérer au Liban des centaines de tonnes de déchets toxiques en provenance d'un autre navire, le Lynx. Ces déchets avaient été produits par des entreprises pharmaceutiques et chimiques italiennes. Pour 500 euros la tonne, une société milanaise - la Jelly Wax - se faisait fort de s'en débarrasser dans un pays du tiers-monde. Au prix de 30 euros la tonne, le profit pouvait être faramineux. Parti d'un port italien, le Lynx a transité par Djibouti et le Venezuela pour finir au Liban. Partout, il a été refusé."

L'hypothèse communément admise est que, par la suite, des intermédiaires se soient résolus à des méthodes plus expéditives en confiant à la N'dranghetta le soin de faire disparaître bateau et chargement. "C'était une procédure facile et habituelle", a déclaré Francesco Fonti. Avancée par Greenpeace dès 1995, cette thèse avait alors été écartée par le gouvernement italien.

Le juge Giordano a fait, mardi 22 septembre, un bref passage à Rome afin d'être entendu par la commission antimafia du Parlement. "Si les révélations de Fonti sont confirmées par la découverte du Cunsky, cela signifie que deux autres navires, au moins, et leur chargement toxique gisent le long des côtes italiennes, et que l'affaire regarde maintenant le pays tout entier", a-t-il déclaré.

Il existe par ailleurs des milliers de pages de documents concernant des procédures ouvertes en Ligurie, en Toscane ou au Piémont au sujet des disparitions toujours inexpliquées du Nikos I, du Mikigan, de l'Ani, du Marco Polo, du Koraline ou encore du Riegel, d'autres navires. "Nous avons demandé à réunir tous les documents et toutes les enquêtes sur les bateaux coulés, ainsi que sur la mort d'Ilaria Alpi et Miran Hrovatin. Nous allons aussi entendre les témoins et le repenti", a déclaré Gaetanno Pecorella, le président de la commission antimafia. "Il est disposé à aller de l'avant", se réjouit le juge Giordano.

L'ouverture d'une enquête d'ampleur nationale est également réclamée par Legambiente, qui redoute les pressions et les menaces qui pourraient refroidir les ardeurs du juge. Toujours muet sur la question, le gouvernement italien a débloqué, via le ministère de l'environnement, des moyens en hommes et en matériel pour appuyer l'enquête, établir officiellement l'identité de l'épave retrouvée, assainir la zone et rechercher d'autres navires.

"Le coût de ces opérations ne peut pas être supporté par un seul ministère. Ce n'est plus seulement le problème de la Calabre ou de l'Italie, mais de la Méditerranée tout entière", soutient Sebastiano Veneri, vice-président de Legambiente, qui a l'intention d'alerter l'Union européenne et les Nations unies. L'association affirme vouloir tout faire pour que l'urgence écologique soit prise en compte et que des recherches de grande envergure soient entreprises en Méditerranée.

Francesco Fonti a fait d'autres révélations qui pourraient entraîner les enquêteurs vers les milieux politiques. De son récit détaillé, publié vendredi 18 septembre dans l'hebdomadaire L'Espresso, émerge un arrière-plan jusqu'alors négligé. Il y est question d'un agent des services secrets italiens, d'hommes politiques importants, d'un ballet de voitures diplomatiques... Les écologistes redoutent qu'en accusant le pouvoir de l'époque d'avoir été complice de ce trafic, Francesco Fonti cherche moins à faire avancer l'enquête qu'à l'enliser une nouvelle fois.

Philippe Ridet

27.10.2009

Les catastrophes naturelles font des millions de déplacés

Les catastrophes naturelles font des millions de déplacés

LE 22/09/09

Reuters

Les inondations, les tempêtes, les sécheresses et d'autres catastrophes naturelles liées au climat ont chassé de chez elles 20 millions de personnes l'an dernier, soit près de quatre fois plus que les personnes déplacées en raison de conflits, souligne un rapport des Nations unies rendu public mardi.

L'étude a tenté d'évaluer pour la première fois le nombre de personnes chassées de chez elles par les changements climatiques.

Le réchauffement climatique augmente la fréquence et l'intensité des tempêtes et d'autres phénomènes climatiques, de sorte que les catastrophes sont désormais "un facteur extrêmement important des déplacements contraints", dit l'étude.

En 2008, un total de 36 millions de personnes ont été chassées de chez elles par des catastrophes naturelles survenues brutalement. Parmi elles, 15 millions sont des sinistrés du tremblement de terre du Sichuan, en Chine, mais les catastrophes liées au climat sont responsables du déplacement de 90% du reste.

Beaucoup d'autres personnes ont probablement dû quitter leur foyer en raison de crises survenues progressivement, telles que les sécheresses, avance le rapport.

L'étude a été réalisée conjointement par le Bureau de la Coordination des Affaires humanitaires (OCHA) et le Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC), instance qui habituellement recense les déplacements causés par des conflits.

L'objectif était de "voir s'il est possible de chiffrer le problème et d'élaborer une méthodologie nous permettant de faire cela dans le temps", a déclaré Kate Halff, qui dirige l'IDMC.

MIGRATION OU FUITE?

La réponse est un "oui" nuancé, le suivi n'ayant pas permis jusqu'ici de "donner une idée de la durée pendant laquelle ces personnes ont été déplacées ni de quels sont leurs besoins", a dit Kate Halff.

L'évaluation exacte des mouvements de population liés à des crises se développant progressivement, telles que la montée du niveau des mers, devrait aussi être difficile, en grande partie parce qu'il est malaisé de déterminer quand une migration volontaire d'une zone à problème devient une fuite forcée.

Déterminer le rôle joué par le changement climatique dans une catastrophe naturelle prêtera aussi sans doute à controverse.

Mais "une augmentation du nombre de personnes déplacées temporairement sera une conséquence inévitable d'événements climatiques extrêmes plus fréquents et plus intenses affectant davantage de personnes dans le monde", dit le rapport.

L'an dernier, plus de cinq millions de personnes ont été déplacées par des inondations en Inde imputées en partie aux changement du cycle de la mousson dans ce pays.

Aux Philippines, près de deux millions de personnes ont été chassées de chez elles par de violentes tempêtes et d'importants déplacements de population causés par des tempêtes ont aussi été enregistrés en Chine et au Myanmar.

Plus de 90% des déplacements de population de l'an dernier liés à des catastrophes ont été enregistrés en Asie, "peut-être parce que l'Asie est la région la plus sujette aux catastrophes", dit le rapport.

A titre de comparaison, 4,6 millions de personnes ont été contraintes l'an dernier à des déplacements internes en raison de conflits et au total, les conflits ont contraint l'an dernier 42 millions de personnes à vivre hors de chez elles, que ce soit dans leur pays ou à l'étranger.

Laurie Goering, version française Nicole Dupont

Toutes les notes