21.11.2009

Au-delà du G20

Au-delà du G20

LE MONDE | 16.11.09 | 14h04  •  Mis à jour le 16.11.09 | 14h04

A priori, la faim dans le monde, qui touche d'ores et déjà un milliard de personnes, et le réchauffement climatique, qui risque de priver d'eau 1,5 milliard de personnes dans dix ans, sont des phénomènes suffisamment graves pour que la communauté internationale y consacre une partie importante de ses efforts.

Pourtant, les deux rencontres programmées pour en traiter s'annoncent décevantes. Le sommet mondial de l'agence des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), qui se tient à Rome du 16 au 18 novembre, devrait être un non-événement. Aucun leader du G8 ne s'y rendra, à l'exception de Silvio Berlusconi, qui peut ainsi justifier son absence des prétoires romains. L'absence de Nicolas Sarkozy - représenté par Bruno Le Maire, ministre de l'agriculture - y est d'autant plus regrettable que le président français avait marqué les esprits en préconisant, lors du précédent sommet, un "partenariat mondial pour la sécurité alimentaire".

Même chose à Copenhague. Certes, les grands de ce monde y seront davantage présents. Ce serait même une faute politique et médiatique de ne pas y être. Copenhague constituera un progrès par rapport à Kyoto, mais il n'y aura pas de traité. Les délégations devraient prendre l'engagement politique... de se mettre d'accord, plus tard, sur les modalités concrètes de lutte contre le réchauffement climatique.

La déception qui risque d'accompagner ces deux rendez-vous montre que les sommets du G20, même s'ils constituent un progrès par rapport au G8, ne suffisent pas à régler tous les problèmes. La quasi-absence des pays les plus pauvres, notamment de l'Afrique, alors que l'on y compte au moins cinq Européens, y est dommageable. Certes, au départ, il s'agissait d'apporter une réponse politique commune à la crise financière. En ce sens, le G20 a (partiellement) rempli son rôle. Mais, justement, alors qu'il est manifeste que la crise économique n'est que le révélateur de déséquilibres mondiaux plus profonds, cette instance montre ses limites. L'Europe a une part de responsabilité dans cette situation. L'accord sur le climat entre Nicolas Sarkozy et Lula le prouve : aujourd'hui, au sein des Vingt-Sept, le chacun pour soi l'emporte dans l'action. Alors qu'elle est en pointe sur le sujet, l'Europe parvient à être inaudible au niveau mondial en laissant Chinois et Américains dicter leur calendrier au reste de la planète. Tant à Rome qu'à Copenhague, on risque d'en voir les funestes conséquences.

18.11.2009

Dérapages

Dérapages

LE MONDE | 13.11.09 | 14h25  •  Mis à jour le 13.11.09 | 14h25

Méchantes "blagues", provocations à l'emporte-pièce, "boutades" qui disent tout haut ce que l'on pense tout bas : un climat déplaisant, détestable même, s'est installé depuis deux mois dans ce pays. L'on aurait tort de mettre ces dérapages successifs sur le compte des inévitables scories et saillies du débat public.

En septembre, c'est Brice Hortefeux qui provoque le tollé. Lors de l'université d'été de l'UMP, il déclare à la cantonade, à propos d'un jeune militant d'origine maghrébine qui vient le saluer : "Il ne correspond pas du tout au prototype. Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes."

En octobre, la secrétaire d'Etat aux sports, Rama Yade, souhaite être candidate aux élections régionales dans les Hauts-de-Seine, où elle est implantée. Une élue UMP de ce département lui conseille plutôt, conformément aux souhaits de l'état-major du parti présidentiel, de se présenter dans le Val-d'Oise, où elle ferait davantage "couleur locale". "J'avais la naïveté de croire que j'étais une citoyenne comme les autres", commente, blessée, la secrétaire d'Etat, d'origine sénégalaise.

C'est désormais le député UMP de Seine-Saint-Denis, Eric Raoult, qui s'en prend à l'écrivaine Marie NDiaye, de père sénégalais, lauréate du prix Goncourt. En août, elle avait jugé que la France de Nicolas Sarkozy lui paraissait "monstrueuse", avec son "atmosphère de flicage, de vulgarité". Estimant ces propos "insultants" et arguant du "devoir de réserve" auquel seraient tenus les lauréats du Goncourt, M. Raoult a saisi le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand. "Nous (comprendre : la France) lui avons donné le prix Goncourt...", a-t-il ajouté. Stupéfiant.

Misérable et ridicule polémique, ont répliqué en choeur, à chaque fois, le gouvernement et la majorité devant les protestations de l'opposition, des associations antiracistes et, désormais, de la république des lettres. Non. Ces dérapages successifs sont tout sauf "anecdotiques", n'en déplaise à M. Mitterrand : décomplexée et débarrassée, pense-t-elle, de la menace du Front national depuis 2007, la droite s'autorise peu à peu des propos qui étaient l'apanage de Jean-Marie Le Pen depuis vingt ans et étaient alors condamnés sans réserve, y compris à droite, au nom des valeurs de la République. Tout se passe comme si l'affaiblissement de l'extrême droite avait levé les tabous. Et redonnait libre cours à un vieux fond, refoulé, plus nationaliste que national, facilement xénophobe. C'est malsain et inquiétant.

15.11.2009

Mona Ozouf. «La France a l'obsession de l'unité»

Mona Ozouf. «La France a l'obsession de l'unité»

14 novembre 2009

LE TELEGRAMME

Au moment où Nicolas Sarkozy invite les Français à réfléchir à l'identité nationale, l'historienne Mona Ozouf publie une passionnante recherche sur l'identité bretonne et française, livre qui a obtenu le prix Bretagne 2009.

Votre père, dont vous évoquez la mémoire et les combats dans votre livre (*), a été un autonomiste breton. Il s'est battu pour la reconnaissance de la langue bretonne. À vos yeux, l'éradication du breton a-t-elle été un appauvrissement?
Bien sûr. On pourrait parler, à propos du résultat du combat de mon père, d'une défaite, dans la mesure où l'érosion de la langue bretonne s'est poursuivie. Mais on peut aussi présenter ces combats comme une victoire parce qu'une de ses préoccupations centrales était de lutter contre la honte d'être breton, contre le sentiment d'humiliation qu'on pouvait très souvent ressentir à son époque. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que le combat de mon père n'a pas été tout à fait inutile.

La République peut-elle demeurer «une et indivisible» en laissant quand même place aux différences et aux communautés?
Bien entendu. Cela me paraît même une évidence. Nous mesurons aujourd'hui l'injustice de l'Histoire nationale telle qu'elle est racontée dans nos vieux manuels scolaires. Je suis convaincue qu'il est possible d'imaginer que la fidélité à la culture nationale est compatible avec le respect des cultures locales. La France a toujours été un pays divisé : du temps des Gaulois, avec les Armagnacs et les Bourguignons, les Montagnards et les Girondins, les Versaillais et les Communards, les rouges et les blancs, la gauche et la droite. C'est peut-être parce que la France a été si divisée qu'elle a cultivé une espèce d'obsession de l'unité au prix d'une rigidité et d'un appauvrissement qu'on essaie aujourd'hui de compenser de diverses manières, et notamment en ce qui concerne les langues minoritaires.

Aujourd'hui, le gouvernement lance un débat sur la question de l'identité nationale. Est-ce à vos yeux un débat nécessaire?
Je voudrais être équitable à ce sujet. Ce débat est intéressant. Il est utile de se demander de quoi nous sommes faits. Il me paraît intéressant de réfléchir à la question de savoir ce que c'est d'être français. Répondre à cette question est quelque chose de tout à fait passionnant. Cela étant, le débat d'aujourd'hui me paraît tout à fait caractéristique de la tentation autoritaire française. Comment s'est construite l'identité nationale? Nous avons fait l'apprentissage de notre vie commune à travers des associations, des églises, des syndicats, des métiers, des villes, des régionsetc. Aujourd'hui, on lance un débat sur l'identité nationale du haut vers le bas. Il est, à cet égard, caractéristique qu'on ait choisi les préfets et les sous-préfets pour organiser ce débat. Cette question venue du haut révèle au fond un manque de confiance dans l'expression démocratique spontanée. Il me semble que cela traduit un manque de foi. Je me demande par ailleurs si cette démarche ne va pas être contre-productive. Je me demande si le fait de tenter de définir une identité nationale centralisée ne va pas réveiller des démarches qui iront exactement à l'inverse de l'intention affichée et du résultat recherché. Je suis méfiante, non pas sur l'intérêt profond du débat, mais sur la manière dont il est lancé. Cette manière est typiquement française, c'est-à-dire centralisée, gouvernementale et autoritaire.

(*)«Composition française, retour sur une enfance bretonne» (Gallimard)

  • Propos recueillis par Philippe Reinhard

13.11.2009

Une autre histoire du monde

Une autre histoire du monde

par Louise Gaggini.

10.11.09 LE MONDE

Les hommes ont peur de mourir de dissolution ou de délitement, mais peur de vivre aussi.
Alors que la chute du mur a mis les foules en liesse dans Berlin et ailleurs, que nous nous mobilisons pour des greffes d'organes, des transplantations et qu'avec la thérapie génique nous intervenons dans les gènes et leurs structures pour les modifier, guérir et améliorer, certains paradoxalement pensent encore que « l'identité » leur identité est en danger.

Il y a bien sûr des valeurs communes que nous partageons pour vivre bien ensemble et un jour elles seront de l'universalité avec des citoyens du monde et des pays fédérés, mais en attendant ce monde plus sage, nous pourrions envisager qu'au-delà des identités nationales, il y a celle mutante de notre nature humaine et primitive.

Depuis que le monde existe presque tout ce qui vit sur terre s'est modifié, transformé, mélangé ou a disparu, et d'hybrides en renaissances, nous a donné la vie. L'évolution du monde est constante. Les climats changent, les sols et mers bougent sur leurs plaques et la faune et la flore avec l'espèce humaine continuent leurs transformations, ce qui rend dérisoire tout discours sur l'identité,

Et d'abord de quelle identité parlons-nous ? C'est quoi l'identité ?
« L'ensemble de la planète est issu des 6000 individus originels » m'a confié il y a quelques années, André Langaney, Directeur du Laboratoire d'Anthropologie biologique du Musée de l'Homme, de l'air malicieux qu'il devait avoir lorsque étudiant il écrivait dans Charlie Hebdo, mais puisque nous sommes donc tous issus du même creuset, tous humains, tous mortels, ce serait bien qu'on cesse de polémiquer autour « d'être ou ne pas être »  et de monter des murs entre les cultures, les religions, les manières de faire ou de penser au lieu de les partager comme des grandes personnes.

Il y a quelque chose de l'immaturité dans cette façon qu'ont les hommes de batailler pour garder ce qu'il croit être à eux.
Vivre et survivre sans doute.
Manger ou être mangé. Le cannibalisme a toujours cour et si nous n'habitons plus dans des grottes, il suffit de regarder un conseil des ministres ou d'administration pour comprendre que la préhistoire nous tient aux sabots, les sabots à la terre et chacun à la sienne.
Et pourtant...

Si les hommes savaient regarder l'univers, le ciel et les étoiles, prendre conscience de ce qu'ils sont « infiniment » là où l'infiniment petit touche à l'infiniment grand, ils comprendraient qu'ils sont spectateurs et acteurs de toutes leurs métamorphoses ; que cette identité-là, constamment transformée et retransformée, à l'unisson de l'univers qui l'entoure, est la seule qu'ils ont et l'unique qui puisse les aider à dépasser l'inéluctable et la précarité de leur condition humaine.

Louise

07.11.2009

Nourrir 9 milliards d'hommes en préservant la planète ?

Nourrir 9 milliards d'hommes en préservant la planète ?

En 2050, la planète comptera 9 milliards d'individus, soit 2 milliards de plus qu'aujourd'hui à nourrir. Les récentes émeutes de la faim nous ont montré que la sécurité alimentaire était pourtant loin d'être acquise. Qui plus est en respectant l'environnement. Selon un travail prospectif du Cirad et de l'Inra, l'objectif pourrait être atteint, mais avec des changements radicaux.

2050 : les 9 milliards d’habitants que compte la planète peuvent manger à leur faim et les habitants de chaque région du monde disposent de 3000 kcal/hab/jour pour se nourrir. C'est en tous cas le scénario imaginé par le Cirad et l’Inra. Dans ce travail prospectif, le régime alimentaire est diversifié et reste distinct selon les pays. Seule la consommation de viande est limitée à 15% des kilocalories ingurgitées. Mais il s'agit là d'un changement radical. Car si l’on revient 40 ans en arrière, à notre époque donc, les pays développés disposent d'en moyenne de 1000 kcal/hab/jour supplémentaires, tandis que les populations du Sud se contentent d’autant en moins…

Selon les chercheurs, ce nouvel équilibre est en partie atteint en limitant les pertes entre la production et la consommation de nourriture qui représente 30% de la production en 2009 dans les pays développés. De plus, en 2050, le modèle agro-industriel imaginé dans le scénario repose sur des circuits courts et un vivier de PME agricoles et de transformation - surtout dans les pays en développement. Pour les chercheurs, ce mouvement, à rebours de la concentration observée au début des années 2000, pourrait être impulsé par les grandes firmes qui, sous la pression des ONG et des associations de consommateurs, auront mieux pris en compte la  responsabilité sociale de leur entreprise …Enfin, pour assurer la production des denrées, une « agronomie écologiquement intensive » a été développée. La surface agricole a crû de près de 40% par rapport à 2000 mais les espaces forestiers ont été protégés au maximum: les forêts n’ont perdu qu’1% de leur superficie. En revanche, les pâturages, devenus les variables d’ajustement, ont été réduits de 15%.

Un scénario idéaliste ?

Intitulé « Agrimonde », ce scénario qui semble idéal montre que nourrir convenablement les 9 milliards d’habitants de la planète en 2050 est possible et ce, dans le cadre d'un développement durable des systèmes alimentaires et agricoles mondiaux. « Il ne prédit pas l’avenir mais pose les bases d’une réflexion en se demandant comment réaliser davantage de croisements entre agronomie et écologie, deux disciplines qui se sont longtemps développées chacune de leur côté », explique la présidente de l’Inra, Marion Guillou. Le scénario est en effet bâti à l’envers dans le sens où les chercheurs ont d’abord posé les conditions – 3000 kcal/hab/jour tout en préservant l’environnement– avant d’en explorer la faisabilité. Pour cela, ils s’appuient sur des données quantitatives, une rétrospective de l’évolution du système alimentaire entre 1961 et 2003, ainsi que sur des avis d’experts pour intégrer notamment l’impact du changement climatique. 

Plusieurs freins ont toutefois été identifiés. En premier lieu les changements d’habitudes alimentaires, qui sont en totale rupture avec celles que nous connaissons actuellement. Par exemple, le gaspillage des denrées entre l’acte d’achat et de consommation dans les pays développés peut-il être suffisamment réduit ? Est-il envisageable de voir la courbe des adultes en surpoids (censée atteindre 3 milliards en 2050, dont 1 milliard d’obèses) s’infléchir ? Concernant les rendements ensuite, l’exercice s’appuie, entre autres, sur une moindre consommation d’énergies fossiles et d’engrais ainsi qu’une meilleure valorisation des sols. Mais « tout cela n’est pas encore bien établi et nécessite recherches et expérimentations, tant scientifiques que paysannes… », précisent les chercheurs en ajoutant que cela rend indispensables des « investissements considérables »…

Une base de négociation

« La question alimentaire est très complexe (…) mais cette complexité ne doit pas effrayer et conduire à l’immobilisme, expliquent les deux centres de recherche dans un communiqué. La démarche prospective invite à anticiper les défis qui s’annoncent au-delà de la situation présente. » De fait, les travaux d’Agrimonde ont déjà commencé à être présentés dans différentes institutions à l’étranger. Car depuis les émeutes de la faim en 2008, la question de la sécurité alimentaire est enfin devenue un vrai sujet de réflexion, et les deux centres de recherche entendent bien apporter leur pierre aux négociations qui commencent à voir le jour.

Car l’un des apports essentiels de ce travail est de montrer qu’il sera indispensable de développer encore davantage les échanges internationaux des produits agricoles et alimentaires au cours des prochaines décennies. « L’articulation entre régulations environnementales et régulations commerciale sera donc nécessaire », précise la synthèse des travaux. Les auteurs imaginent d’ailleurs une régulation des échanges des biens alimentaires au travers d’une nouvelle instance, l’Organisation des Nations Unies pour la Sécurité alimentaire, qui permettrait d’éviter les distorsions de concurrence, de protéger les pays dépendants des importations agricoles, et de tenir compte des enjeux environnementaux. Mais le chemin est encore long, reconnaissent les chercheurs : « On sait qu’il s’agit là d’un chantier difficile qui ne fait que commencer. »

Béatrice Héraud
Mis en ligne le : 09/10/2009
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Le changement climatique pèse sur la sécurité alimentaire

A l’avenir, le changement climatique sera « l’un des plus grands défis que devra relever l’agriculture pour nourrir la population mondiale », estime la FAO dans un rapport publié fin septembre. Et ce seront « les régions les plus pauvres ayant les niveaux les plus élevés de faim chronique » qui seront les plus impactées. Résultat : les pays en développement pourraient voir leur productivité agricole potentielle chuter de 9 à 21 %. Certaines zones comme l’Afrique subsaharienne vont alors accroître leur dépendance envers les importations alimentaires. Par ailleurs, elle chiffre à 83 milliards de dollars par an les investissements nécessaires pour nourrir les 9,1 milliards de personnes en 2050, soit une augmentation de 50%.

04.11.2009

"L'Europe s'accepte mal comme terre d'immigration"

"L'Europe s'accepte mal comme terre d'immigration"

LE MONDE | 05.10.09 | 16h00  •  Mis à jour le 05.10.09 | 17h29

Catherine Wihtol de Wenden, chercheuse au CERI

Deux semaines après la fermeture par la France de la "jungle" de Calais, refuge de 800 clandestins en chemin vers la Grande-Bretagne, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publie un véritable réquisitoire contre les politiques antimigratoires. Présenté lundi 5 octobre, le rapport annuel du PNUD est entièrement consacré à ce thème, sous le titre explicite "Lever les barrières, migration et développement humains".

Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au Centre d'études et de recherches internationales, qui vient de publier La Globalisation humaine (PUF) après un récent Atlas mondial des migrations (éd. Autrement), estime également que les gouvernements font fausse route en privilégiant une approche sécuritaire.

Pourquoi peut-on parler de globalisation des migrations ?

Presque toutes les régions du monde sont désormais concernées soit par le départ, soit par l'accueil, soit par le transit. C'est une révolution considérable. Depuis moins de vingt ans, le monde est entré en mouvement. Mais cette période de mobilité généralisée ne traduit pas nécessairement une migration de peuplement. Beaucoup de migrants aspirent à s'installer dans la mobilité comme mode de vie. La mobilité est valorisée pour les plus qualifiés, les plus riches, mais les pauvres y aspirent aussi. Les gens n'acceptent plus la fatalité d'être nés dans un pays pauvre, mal gouverné, soumis à des aléas climatiques...

En quoi cela oblige-t-il les sociétés à évoluer ?

Ce phénomène touche au vivre ensemble, c'est-à-dire à la définition même de la citoyenneté. Les pays européens font depuis peu l'expérience de ce multiculturalisme, qui a conduit les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie à redéfinir leur citoyenneté dans les années 1960. Le vivre ensemble est une des grandes questions du XXIe siècle : toutes les sociétés vont être concernées par la migration.

C'est vrai aussi au Sud : le Maroc, le Mexique, la Turquie sont toujours des pays de départ mais sont aussi devenus des pays d'accueil et de transit. Il y a un brouillage du statut des pays, mais aussi des catégories de migrants. Au cours de sa vie, une même personne peut être sans-papiers, travailleur qualifié, réfugié...

Pourquoi cette évolution est-elle si douloureuse en Europe ?

L'Europe a du mal à s'accepter comme continent d'immigration. Elle n'a toujours pas intégré qu'elle est devenue une région d'accueil, parce qu'elle a été longtemps une région de départ. Tout d'un coup, elle devient une terre non seulement d'immigration - elle l'a été depuis la seconde guerre mondiale -, mais de peuplement. Les immigrés deviennent constitutifs de la population des pays européens. Il y a un sentiment dans certaines franges de l'opinion que l'Europe perd son identité. L'immigration est vécue de façon défensive, d'où la crispation sur le contrôle des frontières, les clandestins, etc.

Pourtant, le PNUD affirme que la migration profite aux Etats...

Oui, c'est ce que toutes les études montrent. Mais les pays ne sont gagnants qu'à condition que les migrants aient un statut, qu'ils payent des cotisations sociales, consomment, envoient de l'argent à leurs proches... et non qu'ils se cachent toute la journée. Or actuellement, dans la plupart des pays développés, les moins qualifiés, ceux qui ont les métiers les plus pénibles, sont des sans-papiers.

Il est urgent de développer un statut du migrant. Cela manque terriblement dans le monde d'aujourd'hui. Les mobilités ne sont pas accompagnées, elles sont entravées. En matière de santé, d'environnement, les gouvernements écoutent l'avis des spécialistes. Les migrations sont le seul domaine où les Etats font systématiquement le contraire de ce que préconisent tous les experts !

Un droit universel à la mobilité est-il possible ?

Cela progresse. C'est une diplomatie parallèle, menée par les Nations unies à travers le forum mondial sur la migration et le développement, qui se réunira pour la troisième fois à Athènes en novembre. On met autour de la table les pays d'accueil, jusqu'ici seuls décideurs des politiques migratoires, mais aussi les pays de départ, le patronat, les syndicats, les ONG... La convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants n'a été signée que par quarante Etats, tous du tiers-monde. Les pays d'accueil ont beaucoup de mal à accepter qu'un socle commun s'impose à eux, comme en matière de climat.

N'est-ce pas parce que ce droit à la mobilité remet en cause le modèle de l'Etat nation ?

Si, tout à fait. Le grand perdant de cette mobilité, c'est l'Etat, dans sa tentative d'imposer sa souveraineté sur le contrôle des frontières, sur la définition de l'identité nationale. Les gouvernements résistent très fortement, confortés par leurs opinions publiques les plus conservatrices. Dans le durcissement récent des politiques migratoires, il y a l'effet de la crise économique, bien sûr, mais aussi le fait qu'on considère les migrations d'abord comme une question sécuritaire. On criminalise la migration, au détriment de l'approche économique et sociale qui prévalait auparavant.

Propos recueillis par Grégoire Allix

02.11.2009

Suicides au travail:

Suicides au travail: «Ce qui tue les gens, c’est l’absence de solidarité»

02/10/2009 14:08 JOURNAL DE L ENVIRONNEMENT
Au-delà de l’indignation qu’ils suscitent, que révèlent les suicides au travail? S’agit-il d’un phénomène nouveau? Quelles sont les racines de la souffrance? Christophe Dejours, professeur titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au Cnam (1) et auteur de l’ouvrage «Suicide et travail: que faire?» (2) répond. Il s’insurge contre l’inaction des entreprises et leur communication dangereuse.

Le traitement médiatique de la série de suicides survenus chez France Telecom vous paraît-il exagéré?

Non, car les médias ont longtemps fait l’impasse sur la question des suicides au travail. Le sujet était déjà apparu en 2007 suite aux drames survenus chez Renault et Peugeot, mais cette fois-ci, la réaction des médias a été plus forte. L’autre signe positif est l’émergence d’un débat sur ce qui est en cause dans le travail.

En revanche, certains médias participent à la banalisation des suicides en reprenant les arguments des entreprises sur la relativisation des taux de suicides, par exemple. Or, ce n’est pas le nombre qui est important, un seul suicide suffit! Se donner la mort sur son lieu de travail ou à cause de son travail traduit un cri de désespoir. Chacun est ensuite libre d’y réagir ou pas.

Quid de l’expression «mode des suicides» employé par le PDG de France Telecom?

L’emploi de ce mot est inacceptable. C’est accablant pour les employés, car cela présente le suicide comme quelque chose d’ordinaire. Chacun s’interroge: est-ce cela va m’arriver aussi? L’idée d’une «contagion» des suicides est d’ailleurs fausse. De tels phénomènes ne se rencontrent que chez les adolescents et dans les sectes. Il est néanmoins clair que le suicide de l’un peut aggraver la détresse d’un autre. Il faut imaginer l’effet que peut produire la vue d’un pendu dans un atelier ou d’une infirmière qui se tire une balle dans la tête devant ses collègues. C’est pourquoi il est crucial de ne pas banaliser ces actes.

Que révèlent-ils sur la place du travail dans l’entreprise et dans la société ?

Les suicides au travail sont apparus il y a seulement 12 ans [entre 300 et 400 par an en France, selon les estimations], parallèlement au développement des techniques de gestion en entreprise. C’est un tournant historique, on a réussi à retourner le travail contre la vie! Au début du XXe, seuls le monde de l’agriculture et celui de la police-gendarmerie (vie en caserne) ont été confrontés à de tels drames. La gestion centrée sur la réalisation d’économies a remplacé la vision du travail comme source de richesse il y a environ 15 ans. On alors introduit des objectifs pour les salariés et des outils d’évaluation individuelle des performances. Et la peur a désormais fait partie du travail.

Or la mesure quantitative et «objective» des performances est une absurdité car le travail se caractérise justement par le fait que les choses ne se passent jamais comme prévu. L’écart entre la prescription et la réalité existe toujours, même sur une chaîne de montage. Pour réaliser ses objectifs, le travailleur est souvent contraint de trahir ses règles de métier, de brader la qualité pour la quantité, voir se trahir lui-même.

Couplés à des promesses de prime et/ou des menaces de délocalisation ou de licenciement, ces objectifs engendrent une concurrence déloyale entre salariés, une ambiance du «chacun pour soi» et des «uns contre les autres». Ceux qui se suicident sont d’ailleurs les plus investis dans leur travail. C’est ainsi qu’une cadre supérieure ayant refusé une mutation pour des raisons personnelles, a connu une situation de harcèlement sans recevoir le moindre soutien de ses collègues. Aujourd’hui, ce qui tue les gens, c’est la solitude absolue et la peur engendrées par l’absence de solidarité. Les personnes sont fragilisées par ce système et cela peut expliquer en partie les passages à l’acte suicidaire.

Que pensez-vous des mesures annoncées par France Telecom ou mises en place chez Renault?

Dans les deux cas, il s’agit de traitements symptomatiques: on traite la douleur et non son origine. Les dirigeants ne veulent pas toucher à l’organisation du travail. Par ailleurs, il semble absurde de demander aux managers de surveiller leurs salariés, ce ne sont pas des psychiatres!

Les outils réglementaires existants sont-ils suffisants?

Le droit existe, mais il n’est pas respecté. La mission des inspecteurs du travail est entravée par les organisations patronales. L’Etat ne soutient pas non plus une véritable politique de santé publique. Il faudrait intégrer les questions de santé mentale dans le droit du travail, fondé depuis sa création sur la protection physique des travailleurs.

Quels remèdes proposez-vous?

En 2005, un rapport intitulé «Violence et santé» remis au ministère de la santé regroupait un ensemble de recommandations sur la façon de repenser le travail collectif, mais il a été mis de côté. Par ailleurs, je mène depuis deux ans des expériences en entreprise qui prouvent que ces mesures fonctionnent et permettent d’éradiquer les suicides, mais aussi les autres pathologies de surcharge (TMS, burn-out) et une partie des addictions au travail.

(1) Conservatoire national des arts et métiers
(2) «Suicide et travail: que faire ?» Christophe Dejours et Florence Bègue, PUF (septembre 2009)

25.10.2009

L'autre aspect...

L'autre aspect...

par thierry c.

19.09.09 LE MONDE

Il est fréquent de s'inquiéter des conséquences du papy boom en terme comptable. Nos hommes politiques et nos penseurs nous assènent d'ailleurs à ce sujet les mêmes idées selon lesquelles nous devrons travailler plus longtemps, et cotiser plus.

Pourtant, il me semble que là encore on nous occulte une grande partie des enjeux de ce papy boom. En effet, nous feignons tous de croire qu'il suffira d'équilibrer les comptes sociaux pour nous tirer d'affaire en matière de protection sociale. En payant plus, en travaillant plus, nous réussirons selon les idées reçues, à résoudre la quadrature du cercle.

Nous pensons tous que si nous résolvons l'aspect comptable de ce papy boom nous serons sauvés. Or, quitte à faire cavalier seul, je suis convaincu du contraire. Nos anciens, une fois retirés du travail, ont peut-être moins besoin d'argent que d'humanité, d'humain, aurais-je pu dire. Extraits de la socialité par le travail, ils n'en ont pas moins besoin d'aide, d'assistance et de solidarité. Or, il me semble que cette dimension humaine est passée sous silence. Nous qui avons pris l'habitude de délaisser nos vieux dans les hospices (pour faire large) que deviendrons nous demain, si nous sommes contraints de les garder à domicile, ne serait-ce que pour des questions de coûts ? Qu'allons nous faire si, à côté des enfants dont il faut s'occuper, nous devons prendre en charge nos parents et quelque fois aussi nos grands-parents ?

A ceux qui croient que cette question est anodine, je voudrais rappeler qu'elle est précisément essentielle et qu'elle dépasse largement la question financière. La question de la balance des paiements nous semblera bien légère, si demain nous sommes en déficit chronique en matière temps ! Si une fois réglés les problèmes des petits, nous devons en plus continuer à travailler et prendre en charge tous nos ascendants, comment allons nous faire ? Si, comme cela m'est arrivé, on nous explique  qu'il  faut rester à coté de mamy, insuffisante respiratoire chronique, quel temps nous restera t-il pour travailler, cotiser et même faire des enfants ?

Vous avez essayé vous ?

A moins de découvrir le moyen de se démultiplier, nous aurons tous à faire à un crash bien plus grave que celui des caisses d'assurance vieillesse. Nous vivrons en permanence au bord de la crise de nerf.

Et d'ailleurs, alors que les entreprises rejettent les gens qui ont de larges trous dans leur CV, que deviendront ces gens qui auront passé des mois au chevet de leur parents lorsqu'ils expliqueront à leurs patrons potentiels qu'ils ont arrêté de travailler pour aider leurs parents ? Que leur restera t-il en échange des bienfaits qu'ils ont apportés, à tout le monde au fond, si en fin de course d'autres ayants droits viennent réclamer le partage des "biens du vieux" ? Savez vous ce que l'on ressent comme peine et comme colère, lorsque après avoir tenu la main d'un malade pendant plusieurs mois, on est chassé comme un malpropre parce qu'au fond les héritiers viennent réclamer leur "dû" ?

Le papy boom n'est pas un problème financier, c'est un problème humain et social. Nous n'aurons jamais assez de maisons de retraite et d'hospices pour accueillir tous les anciens, à moins d'y consacrer des milliards. Ne faut-il pas alors s'inquiéter du sort de ceux qui resteront dans les prochaines années au chevet de leurs vieux parents pour éviter qu'ils ne nourrissent un jour une rancune bien compréhensible ? Ne faut-il pas inverser le système de cotisations sociales qui prime à tout point de vue l'égoïsme, et l'indignité, en punissant ceux qui ne "travaillent pas" ?

Il y a, aussi, dans cet attachement qui consiste à se préoccuper de ses ascendants, de la noblesse et du courage. J'irais même jusqu'à dire qu'il y a même un intérêt comptable à voir les enfants et petis enfants  s'occuper de leur anciens. Mieux entourés, ils coûteront moins cher et vivront plus longtemps !

Il faut aider les "", il faut sauvegarder leurs intérêts sociaux et pourquoi pas imaginer qu'ils bénéficient, une fois passée la période de deuil, d'un accompagnement social spécifique. On ne sort pas indemne d'une expérience dans laquelle on voit mourir, après plusieurs mois difficlles, un être cher.  Après la disparition , il faut survivre, revivre, et même cela , ça prend du temps. Comment peut-on imaginer qu'en fin de compte, celui qui a été là, se voit privé d'aide, exclu de la société, et parfois réduit, comme je l'ai vécu au rang de "sans domicile fixe" ?

On le voit, la question du papy boom ne sera pas réglée par la seule hausse des cotisations sociales, si dans le même temps on ne se préoccupe pas de protéger, ceux qui, bien souvent, par attachement, font en sorte que leurs parents finissent leurs jours dans la dignité.

21.10.2009

« Placer l'individu au centre de l'économie »

« Placer l'individu au centre de l'économie »

Joseph Stiglitz, président de la commission chargée de proposer des indicateurs alternatifs au PIB, a remis son rapport à Nicolas Sarkozy. Ses douze recommandations ont été présentées lors d'une conférence internationale à la Sorbonne, au cours de laquelle le président s'est engagé à mettre en œuvre ces nouveaux indicateurs portant sur le développement durable, le bien-être des ménages et l'environnement.

Commandé par Nicolas Sarkozy début 2008, le rapport sur la mesure de la richesse avait pour but de proposer des alternatives au PIB, outil de mesure dominant mais reflétant très mal l’ensemble des richesses et leur répartition. A quelques jours du sommet du G20, -qui se tient les 24 et 25 septembre à Pittsburgh (Etats-Unis)-, le président entend apporter sa contribution au débat : « La crise économique et financière ainsi que l'urgence écologique accroissent encore la pertinence de ces propositions dans le cadre des grands rendez-vous internationaux à venir », a indique l’Elysée vendredi 12 septembre. De fait, les recommandations de la commission Stiglitz (à laquelle ont participé Amartya Sen, autre prix Nobel d'économie, et Jean-Paul Fitoussi, président de l'OFCE) préconisent de remettre à plat « l’idéologie » du PIB pour prendre en compte le bien-être des ménages, le développement durable et l'écologie.
Après un pré-rapport fortement contesté, car trop peu axé sur le développement durable selon bon nombre d’acteurs, la commission avait du en effet revoir sa copie en juillet dernier. Prenant acte des contributions ainsi que des nombreuses critiques, notamment celles des associations environnementales et des syndicats (voir article lié) la Commission Stiglitz a fait évoluer ses réflexions pour mieux prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux dans la richesse nationale.
Le rapport final, d’environ 300 pages, recommande aujourd’hui de « placer l’individu au centre des réflexions et décisions politiques ». S’il ne remet pas totalement en cause le PIB comme outil de mesure, il met en garde contre sa « fausse utilisation». Les décideurs doivent connaître la situation réelle des ménages (richesse mais aussi bien-être, qualité de vie, santé…) pour prendre des décisions, explique en préambule le rapport. «Les embouteillages peuvent accroître le PIB puisqu'ils entraînent une augmentation de la consommation d'essence, mais pas le bien-être», explique, pragmatique, la commission. La 1ère des 12 recommandations explique ainsi que «pour évaluer le bien-être matériel, il faut analyser les revenus et la consommation plutôt que la production». Objectif : mesurer les écarts de revenus et les disparités individuelles, ce que ne permet pas le PIB. Pour cela, la seconde recommandation préconise de «renforcer l'analyse du point de vue des ménages», donc de mesurer comment l’inflation et le pouvoir d'achat impactent les individus et notamment les plus défavorisés. Autre grande nouveauté, cette analyse doit englober leur patrimoine, un élément clé pour évaluer leur niveau de vie.

« Mesurer les activités non marchandes »

Le rapport prend ensuite un virage plus radical, en évoquant la mesure «des activités non marchandes». Autrement dit, l’environnement dans lequel vivent les ménages doit être mesuré lui aussi : la qualité de vie, l'insécurité, mais aussi le taux de mortalité et de morbidité, mesurant les conditions de santé. Le niveau d'éducation et de démocratie sont également des indicateurs à prendre compte pour mesurer le bien-être, tout comme les activités personnelles et le travail, la gouvernance, les connections sociales et les relations entre personnes.
Très attendue, la mesure du développement durable fait l’objet du dernier chapitre, avec une constante : simplifier la « comptabilité écologique ». Alors que l’Union européenne vient d’annoncer la création d’un indice de pression environnementale pour 2010 (voir article lié), auquel s’ajouteront une batterie d’indicateurs de mesure du développement durable, la commission Stiglitz propose d’évaluer la « soutenabilité du bien-être ». Elle propose des indicateurs monétaires du développement durable, capables «de calculer la variation des stocks » : stocks de ressources naturelles mais aussi stock humain et physique d’un pays. La croissance sera donc mesurée sur sa durabilité : soit elle permet une augmentation du stock humain et physique d'un pays, soit c’est une croissance non durable, qui se traduira par une baisse de ces stocks…Enfin, le rapport s’achève sur une recommandation qui, dans les faits, existe déjà, puisqu’il s’agit d’une batterie d’indicateurs liés à l’environnement.

Quelle suite pour ce rapport ?

Lors de son discours, Nicolas Sarkozy a déclaré que «la France se battra pour que toutes les organisations internationales modifient leur système statistique en suivant les recommandations» de la commission Stiglitz. «Une réflexion collective est désormais engagée, elle ne s'arrêtera pas, il y aura un avant et un après cette commission», a-t-il ajouté. Reste que l'adoption de tels indicateurs par les institutions internationales économiques (FMI, OCDE...) doit être actée et qu'elle risque de prendre un certain temps.

Véronique Smée
Mis en ligne le : 14/09/2009
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11.10.2009

Précautions

Précautions

jeudi 3 septembre 2009, par Bernard Langlois POLITIS

Prophylaxie

Le problème, avec ce principe de précaution (désormais inscrit dans la Constitution) mis à toutes les sauces – de l’interdiction des antennes-relais pour téléphones aux gilets fluo obligatoires en passant par les alertes météo, les tracasseries administratives sur les huîtres ou les moules, ou les fromages à pâte molle, et que sais-je encore ? Est-il un seul compartiment de la vie de chacun qui ne soit bardé de réglementations plus ou moins contraignantes ? –, le problème est qu’on ne sait jamais, par définition, si la précaution a été utile ou pas. Par exemple : fallait-il sacrifier tant de troupeaux bovins à la menace d’une épizootie d’encéphalopathie spongiforme pour quelques cas isolés de cette maladie dite de la vache folle ? Et cette précaution appliquée à grande échelle a-t-elle efficacement enrayé le mal et surtout empêché la multiplication, par transmission alimentaire, des cas humains de maladie dégénérative de type Creutzfeldt-Jakob ? Ou s’est-on affolé pour pas grand-chose, au grand dam des éleveurs et pour le malheur de toute une filière (idem pour la grippe aviaire) ? Ainsi de cette grippe en vedette aujourd’hui qui fut d’abord mexicaine et porcine avant d’être rebaptisée de façon plus neutre et politiquement correcte : grippe A, porteuse du virus H1N1.

C’est peu de dire qu’on nous en fait tout un plat. La télé nous assomme de recommandations quotidiennes, nous apprend comment se laver les mains et nous enjoint de tousser dans nos manches (pourquoi pas aussi se moucher du coude, hein ?). On menace de fermer écoles, bureaux et usines au moindre éternuement, il sera bientôt interdit de faire la bise à la Fanny, les rugbymen vont sûrement devoir renoncer à leurs mêlées viriles, le masque deviendra sous peu obligatoire ; et je parie que les femmes qui portent la burqa ou le niqab seront bientôt données en exemple pour leur comportement citoyen… Toutes ces mesures prophylactiques en attendant le jour J. Ou plutôt le jour V, comme vaccin, que nous serons vivement conviés à ingurgiter, voire obligés de. Tout ça pour rien ? Va savoir ! Instruits par l’affaire du sang contaminé ou, de façon moins grave, par celle de la canicule, nos politiques préfèrent désormais une précaution inutile au risque d’être accusés d’insouciance criminelle, on les comprend. Si la pandémie est étouffée dans l’œuf, que faudra-t-il conclure ? Que c’est grâce à toutes ces protections sagement mises en place par notre précautionneux gouvernement ? Ou que la terrible grippe A n’était rien qu’une grippette ordinaire qui ne valait pas tout ce tintouin ?

Controverses

Il ne faut donc pas s’étonner si l’hypothèse d’une pandémie meurtrière et la mobilisation (l’agitation ?) qu’elle génère donnent lieu à de multiples controverses, réfutations, mises en garde et accusations diverses. Certaines relèvent certes de l’aversion constante pour les vaccinations en général, d’autres encore seront jugées comme significatives de la théorie du complot  [1] Quoique… Mais il en est qui, moins radicales, ressortissent d’observations singulières, souvent liées aux affinités et accointances inavouées entre autorités médicales et politiques et laboratoires pharmaceutiques. Par exemple, relevée par der Spiegel, l’étrange façon dont la direction de l’OMS gère toute cette affaire, jusqu’à avoir modifié sa définition de la pandémie pour la rendre applicable à la grippe A ; ou encore, le fait que la mobilisation médiatique des populations soit très différente d’un pays à l’autre, selon que ces pays sont producteurs de vaccins (États-Unis, France) ou non (Espagne). Observations souvent renforcées par des avis d’experts, sommités médicales (en France, entre autres, le professeur Debré), virologues reconnus, qui mettent en garde contre une vaccination sans objet réel, ou contre la dangerosité possible de certains antiviraux qui font actuellement florès, comme le célèbre Tamiflu ; et, si elle peut aussi s’expliquer par le principe de précaution, l’annonce de la garantie d’immunité pénale accordée par la ministre américaine de la Santé (le 25 juin dernier) aux fabricants des antiviraux en question et aux labos qui fabriquent et s’apprêtent à commercialiser les vaccins contre la grippe A n’a rien qui puisse rassurer… Nous autres, pauvres ignares, regardons passer les balles. Tiens, ça me rappelle la célèbre querelle qui avait jadis opposé deux scientifiques français – Claude Allègre et Haroun Tazieff – à propos des risques d’éruption du volcan de La Soufrière  [2] à la Guadeloupe. Faut-il évacuer ou pas ?

La Rochelle

Les filles de La Rochelle ne se sont pas crêpé le chignon. Martine et Ségolène n’en sont sans doute pas encore à passer des vacances ensemble, mais enfin, elles ont su mettre un mouchoir sur leurs querelles de préséance. Faut dire que le PS est dans un tel état, avec ses « quadras » en ébullition, qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Mieux : la Première secrétaire a, de l’avis général, plutôt bien joué le coup en acceptant le principe des primaires assorti d’un référendum militant dès l’ouverture de l’université d’été. D’une certaine façon, elle aussi a appliqué le principe de précaution et coupé l’herbe sous le pied des impatients : difficile aux Montebourg, Valls, Peillon et cie de faire de la surenchère – surtout qu’en liant le processus de choix d’un candidat (à la présidentielle) à d’autres réformes populaires parmi les militants (sinon chez les notables) comme le non-cumul des mandats, elle se donne l’image de la vertu. Il y aura donc des primaires pour désigner le candidat de la gauche. De toute la gauche ? Rien de moins sûr ! Ni le PC, ni le NPA, ni le PG de Mélenchon ne semble partant ; quant aux Verts, ils posent des conditions qui les conduiront probablement à faire bande à part. Restent, comme devant, les solfériniens tout seuls (avec peut-être leur appendice radical, et Chevènement ?). Quelle différence avec la fois dernière ? Eh bien, ne voteront pas les seuls militants encartés (même si Hollande n’est pas d’accord, il devra bien se rallier), mais les sympathisants, tous ceux qui souhaiteront se déclarer tels. On se rapproche donc d’un système à l’américaine. En général, ça ne tire pas le vote vers la gauche…

Mythe.

Et pourtant : l’élection d’Obama, hein ! Comme on sait, cet homme sympathique, charismatique, version coloured du mythe kennedien (pas un hasard si Ted le soutenait, paix à ses cendres !), vient de passer un été difficile. Finie, la lune de miel. Perso, je n’ai jamais cru qu’il changerait le système américain en profondeur ; trop vérolé (le système). Le voudrait-il, du reste, que je ne donnerais pas cher de sa peau. Je suis toujours surpris du peu de cas qu’on fait des avertissements que des hommes politiques (américains) de tout premier plan ont lancés, il y a des années, pour mettre le peuple en garde contre ce qu’il faut bien appeler une forme de dictature. Je pense au discours de fin de mandat d’Eisenhower, dénonçant le lobby militaro-industriel ; mais que dites-vous encore de ceci, que j’ai trouvé en naviguant sur le Net ? C’est le président Thomas Jefferson qui parle (et c’est moi qui traduis, j’espère sans faute majeure, vous pouvez-vous reporter à la VO) : « Je crois que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des forces armées permanentes [« standing armies »]. Si le peuple américain permet un jour aux banques privées de contrôler le sort de sa monnaie, d’abord par l’inflation, puis par la déflation, les banques et les sociétés qui vont prospérer autour d’elles vont le priver de tout bien propre jusqu’au point où ses enfants se retrouveront sans abri sur le continent conquis par leurs pères [3]. » À mettre en rapport avec les images de ces foules de Los Angeles, ces jours derniers, faisant la queue dans l’espoir de recevoir des soins gratuits…

Qui signe ?

Je vais, sans abuser du droit de citation, laisser la parole à bien plus talentueux que moi. Un confrère qui n’est plus de ce monde, mais dont les lignes qui suivent disent assez que ce n’est pas d’hier que l’on peut avoir quelque doute sur l’évolution des pratiques syndicales et l’efficacité d’un syndicalisme soi-disant responsable. Je vous révélerai la semaine prochaine qui signe cet article et dans quel journal. (Si vous avez une idée, soumettez-la nous sur le site du journal, exclusivement pour que tous en profitent, dans l’espace « commentaire » en bas de ce bloc-notes), le premier qui trouve gagne… ma considération : « Il était une fois trois lettres, trois petites lettres de l’alphabet, pas plus. Trois petites lettres qui, partant du principe que l’union fait la force, se réunissent à la fin du siècle dernier. Au grand bonheur des exploités, lesquels en conçoivent un immense espoir. Au grand effroi du patronat qui, dans la crainte de perdre ses prérogatives, tombe aux genoux du ministre de l’Intérieur en le suppliant de perfectionner la machine policière. […] Mais la politique veille. Elle n’a pas désespéré de mettre sa main malpropre sur les trois petites lettres dont la pureté devient choquante. Et son opiniâtreté se voit bientôt couronnée. En 1914, la CGT accepte l’idée de l’union sacrée. C’en est fait de son idéal. Chaque jour qui passe l’enfonce de plus en plus dans la lie. […] Si bien que la Confédération générale du travail, qui avait été à l’origine un organisme destiné à endiguer les exigences du patronat au profit de la classe ouvrière, devient bientôt l’organisme chargé d’endiguer les exigences légitimes de la classe ouvrière au profit du patronat. […] Il était une fois trois lettres, trois petites lettres bien pures… Mais le temps a passé et avec lui la pureté. Aussi les ouvriers doivent-ils se persuader que ces lettres fameuses ne méritent rien d’autre que les cinq non moins fameuses avec lesquelles Cambronne fabriqua le célèbre mot. » Un peu excessif, peut-être ? Mais pas mal envoyé, non ?

Notes

[1] Voir les accusations d’une journaliste scientifique autrichienne qui prévient que « que le plus grand crime de l’histoire de l’humanité est en marche ». Jane Burgermeister a récemment déposé une plainte contre l’OMS, l’ONU, Barack Obama, David de Rothschild, David Rockefeller George Soros, Werner Faymann (Chancelier d’Autriche), entre autres, les accusant de vouloir commettre un génocide de masse. Voir : http://planete.over-blog.net/articl.... Sa thèse reprend en partie le thème du roman de Susan George, le Rapport Lugano (Fayard 2000), où des experts chargés d’étudier la façon de lutter contre la surpopulation préconisaient les guerres, les famines, les épidémies. Mais c’était un roman…

[2] En 1976, La Soufrière entre en ébullition. Allègre (directeur de l’Institut de physique du globe) préconise l’évacuation de 30 000 personnes. Le vulcanologue Tazieff, bien moins titré, juge que le danger est nul. Pas d’évacuation, donc ; et pas d’éruption non plus, Tazieff avait raison. Aujourd’hui, nul doute qu’on évacuerait.

[3] Citation d’un discours de 1802 trouvée sur le blog du chargé de cours, scénariste et réalisateur belge Yves Lespagnard (http://www.h1929.blogspot.com/) par le truchement de la liste de discussion d’Attac (merci à Alain Mouetaux).

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